silence_fin_goncourtCela sonne comme une évidence, au point de rimer sans maladresse. Véritable événement de cette rentrée littéraire, le récit de captivité de l’ex-otage des FARC Ingrid Betancourt semble être un favori sérieux pour le Prix Goncourt 2010.

Certes, Même le silence a une fin a contre lui de nombreux arguments.

Les statuts du Goncourt spécifient que celui-ci doit être décerné au « meilleur ouvrage d’imagination en prose, paru dans l’année », ce qui fait du roman la forme élective du prix. Par ailleurs, l’ouvrage est absent de la première sélection, dévoilée le 6 septembre dernier.

Mais ces faiblesses barreront-elles pour autant l’accès du livre à la distinction suprême ? Rien n’est moins sûr.


Personne ne contestera que le récit d’Ingrid Betancourt n’a que peu en commun avec les traditionnels témoignages qui fleurissent sur les étals des libraires.

La qualité littéraire du livre, saluée de toutes parts, le met à l’abri des traditionnelles suspicions qui le donneraient écrit par un “nègre”, fusse t-il de grand talent. La publication dans la très prestigieuse collection Blanche de Gallimard participe également pour beaucoup au prestige de l’œuvre.

Enfin, son ampleur (plus de 700 pages) et la force de son écriture en font une œuvre littéraire à part entière, que beaucoup considèrent et saluent déjà comme un très grand livre (« Un futur classique »même, pour F.O.G., bien connu pour son sens de la mesure…).


Ajoutez à cela la force de frappe commerciale du livre, paru le même jour dans pas moins d’une dizaine de pays et sept langues, ce qui est réservé aux auteurs de portée mondiale. Bref, Même le silence a une fin a séduit les intellectuels, le milieu littéraire et bien évidemment le grand public. Le livre s’est classé sans problème dans les meilleures ventes, ce qui n’est en rien surprenant compte tenu de la vague d’émotion internationale provoquée par la détention de l’otage pendant six ans.


Grâce à tout cela, Même le silence a une fin représente le meilleur “joker” de Gallimard pour décrocher le Goncourt. La première liste d’ouvrages sélectionnés pour le prix ne comporte en effet qu’un seul titre édité en propre par l’éditeur, si l’on excepte deux autres romans chez ses filiales directes (Verticales et P.o.L.).

En l’absence du Siècle des nuages de Philippe Forest, pourtant annoncé comme candidat naturel du prix, l’on peine à croire que L’insomnie des étoiles de Marc Dugain ait des chances sérieuses au Goncourt. Il est donc indispensable pour Gallimard, éternel favori du prix que l’éditeur a remporté 37 fois, de proposer un livre qui le remette sérieusement dans la course.


Reste, et ce n’est pas le moindre des obstacles, la question des possibilités de sélection du livre au prix. Le texte est, on l’a vu, absent de la première sélection. Mais le livre n’était encore pas paru au jour de sa divulgation, et la deuxième liste, qui sera dévoilée mardi 5 octobre pourrait lever le doute.

A moins que les jurés ne gardent le suspense jusqu’à la troisième et dernière sélection, dévoilée le jeudi 4 novembre, quatre jours seulement avant la remise du prix. Cependant, même absent des trois listes, le livre conserve ses chances jusqu’au bout. Ce ne serait pas la première fois qu’une témoignage-vérité aux qualités littéraires incontestées remporte un prix sans même y avoir été sélectionné.

On se rappelle encore que Suite française, le formidable roman-témoignage de Irène Némirovsky, sur l’horreur des camps, avait décroché le Renaudot à titre posthume, soixante ans après sa rédaction, sans être apparu sur aucune des trois sélections du prix. Les écrivains et éditeurs favoris d’alors en étaient restés pantois, mais avaient dû taire leur mécontentement face à la nature du livre…

Enfin, et ce n’est pas le moindre des arguments, le livre de Ingrid Betancourt, par sa puissance, sa légitimité et son envergure internationale, pourrait sans problème permettre aux jurés de sortir par le haut du pernicieux “chantage” orchestré par Flammarion, que l’on pourrait simplement résumer par : « Bon, vous donnez le Goncourt à Houellebecq oui ou merde ? ». Les paris sont ouverts…