Affichage des articles dont le libellé est ferney-frédéric. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ferney-frédéric. Afficher tous les articles

lundi 9 février 2009

Jacques CHESSEX - Un Juif pour l'exemple

livre en attente de lecture...
Je boue d'impatience de le lire... mais j'ai eu la folie d'emprunter beaucoup d'autres livres à la bibliothèque... alors, pas le choix, je dois les lire en priorité...
N'empêche, je suis assez curieuse et j'ai envie de savoir ce qu'en pense d'autres lecteurs... dont Frédéric Ferney.
Faut-il présenter Jacques Chessex, le fils de "L'Ogre", premier helvète à recevoir le Prix Goncourt, en 1973?
Belle tête un peu lourde d'avoir trop rêvé, oeil bleu de guetteur mélancolique blessé par la lumière, moustache celte à la Flaubert (et la passion du style qui va avec).
Il se simplifie à chaque nouveau livre, Chessex, comme si, depuis la mort de sa mère, il s'était affranchi de ses pudeurs calvinistes et délesté de ses scrupules, comme s'il avait acquis une sorte de sincérité supérieure, longtemps mûrie dans l'intimité de ses nuits, dans la solitude de ses petits carnets noirs où à certaines heures il griffonne un poème en insultant Dieu - son gueuloir théologique.

Soyez certain que, s'il place en exergue, une phrase des "Lamentations" (III, 1-3), ce n'est pas seulement pour faire joli: "Je suis l'homme qui a connu la douleur et que le Seigneur a frappé dans son courroux. Dieu m'a entraîné, il m'a fait marcher dans les ténèbres. Et non dans la lumière. C'est sur moi seul qu'il lève la main et c'est sur moi qu'il frappe tous les jours".
Chessex, écrivain à succès, est aussi cet homme qui ploie, trébuche, se relève, avec un sourire béat, même si son esprit se révolte; il est celui qui doute de l'homme et qui veut croire en Dieu. Il hurle en douceur sa compassion sèche envers les monstres. Il est le greffier de tous les sévices, de toutes les infamies.

Installé à Ropraz, faubourg de Payerne, dans le Haut-Jorat, Chessex nous parle depuis longtemps d'un pays de neiges, de loups et de sorcières - le sien. Noire beauté et filiation secrètement gothique d'une contrée insoumise et rude avec les Carpates. Rumeurs, rancunes, superstitions, vampires. C'est son paysage, son sol, sa mémoire - elle est empoisonnée.

Nous sommes en 1942 (Chessex a huit ans), à Payerne, un gros bourg vaudois où dorment, sous de pieuses enseignes, des virtualités scélérates.
Chessex semble connaître les âmes des paroissiens, comme s'il les avait confessés toute sa vie. On appelle les Payernois les "cochons rouges" à cause de leur teint rose - les cochonailles ont fait la fortune de la ville. "Cependant les courants opaques circulent et se cachent sous la certitude et le commerce" annonce-t-il.
Dès les premières pages, on frissonne, on s'attend au pire.
Si la Suisse est fière d'être inviolable (Hitler ne s'y hasardera pas), la légation d'Allemagne installée à Berne complote, endoctrine, recrute. Le mal court.

Le journal "La Nation", organe de la Ligue Vaudoise, attise la haine contre les Juifs d'Avenches et de Donatyre, les accusant d'être des profiteurs de guerre.
Le pasteur Lugrin, un antisémite forcené, prêche dans les arrière-salles des cafés de Payerne devant des petits paysans ruinés et des chômeurs; il vitupère contre "l'Internationale youpine" et désigne les têtes.
Parmi ses émules, Fernand Ischi appelé le "gauleiter",
les frères Marmier et quelques crétins subsidiaires:
ils décident d'assassiner un Juif pour l'exemple. Ce sera Arthur Bloch, un marchand de bestiaux juif et bernois, bien connu dans la région.
Chessex ne nous épargne aucun détail de son supplice: c'est une atrocité.

Les criminels furent tous condamnés à de lourdes peines de prison à vie, tous sauf un: le pasteur Lugrin qui réussit à s'enfuir avec la complicité des services diplomatiques du Reich.
Des années après, en 1964, Chessex rencontre Lugrin dans un café: le pasteur hitlérien est resté un fanatique, froid, intact, impénitent. "Je n'attendais rien de la rencontre, écrit Chessex, le hasard seul m'a mis en présence de ce fou. Je prends place à une autre table sans détacher mes yeux du personnage qui commence à agir sur moi comme un aimant malfaisant.
Et tout à coup je le sais: il y a une perversion pure, salement pure, incandescente sur ses ruines, qui relève de la damnation". Ne l'a-t-il pas toujours su? Cette fraternité avec le Mal qui est en lui, qui est en Dieu même, est-ce encore de l'amour?

"Je raconte une histoire immonde et j'ai honte d'en écrire le moindre mot", avoue Chessex; il songe avec effroi à cette sentence de Vladimir Jankélévitch: "La responsabilité inouïe qui est la nôtre, d'avoir une âme qui nous survit dans l'éternité". Il ne prie pas, il gémit: "Aie pitié, Seigneur, de nos crimes. Seigneur, aie pitié de nous". C'est sa conclusion.
Il y a plusieurs façons de dire: "nous". Celle de Chessex n'est pas rhétorique: il se mouille, il se compromet avec nos salissures, il trempe ses doigts dans la mémoire perpétuelle de nos crimes, comme une sainte baise les plaies d'un gueux. Il voudrait comprendre, il ne sait qu'aimer.
Avec cela, comme tout bon écrivain, malgré ses affres, il n'est pas entièrement dupe de ses penchants ni dénué d'un soupçon d'ironie.

source : le blog de Frédéric Ferney


illustration : la liseuse de Gene Gould

mardi 3 février 2009

Haruki Murakami - Saules aveugles, femmes endormies

livre de chevet... après avoir abandonné lachement Védrines...

En attendant de voir ce qu'en disent les lecteurs compulsifs... coup d'oeil sur le blog de Frédéric Ferney...
Toujours curieuse de savoir ce qu'en pense les professionnels de la littérature...
*
Murakami avec un fil de soie

Frédéric Ferney a LU :
"Saules aveugles, femme endormie" d'Haruki MURAKAMI,
traduit du japonais par Hélène MORITA (Belfond).
3 février

C'est un recueil de nouvelles, 23 si j'ai bien compté - avec Murakami, le mot recueil prend tout son sens spirituel , intense, tacite, de repli sur la vie intérieure. Certaines datent de plus de vingt ans, la plupart sont parues dans des revues américaines: le New Yorker, Harper's, McSweeny's.
Chez Murakami, le temps est un petit dieu qui dort, et le monde est son rêve. Un monde à la sensualité troublante, insolite, où les corps flottent comme des algues. On s'y enfonce, on s'y noie. Tout est fatidique, élémentaire, spectral. On se frotte les yeux, trop tard, le marchand de sable est passé.

Murakami déduit par un fil de soie ce que chaque instant contient de plus doux, même le plus morbide, même le plus tragique, la mort d'un fils par exemple. On a parlé parfois d'une "écriture hypnotique" à son sujet: on résiste d'abord, et puis on s'abandonne, même si nos craintes ne vont pas fondre. Pour comprendre un écrivain, il faut savoir ce qu'il a d'extrême, de non-négociable: chez Murakami, c'est la suavité. Il sème la terreur avec ça.

Murakami a l'art d'abolir les frontières entre les sexes, entre les espèces, entre les époques: on circule librement dans l'étrangeté, à la limite du surréalisme. A la limite seulement: il ne va pas vous peindre des cornes à la place des yeux; je crois Murakami bien trop rêveur pour sombrer dans l'onirisme. Tout est relié, les astres, les créatures, les dieux, comme dans le bouddhisme. Avec une voie ferrée, un vieillard, une jeune fille, il fabrique des saisons, des heures, des destins. Ses personnages sont des silences oubliés, moins des créatures que des atomes qui se croisent ou se heurtent, en pure perte, comme chez Lucrèce.

On pense parfois à un Maupassant avec une fleur de cerisier à la bouche ou au Henry James du "Tour d'écrou" pour la densité de l'inquiétude. Il aime les chats, il en met partout comme des miroirs; il aime le blanc, qui est la couleur du deuil, il en met partout aussi; il aime le vide. Là où on ne voit rien, il décèle un présage , une ride sur l'eau, un nuage dans le ciel - il a traduit Raymond Carver et Scott Fitzgerald en japonais, ce n'est pas étonnant. Il ressent, il pressent, sans jamais s'émouvoir.

Il ne dessine pas, il peint, au lavis. Il soigne un détail, il laisse le reste dans le flou, il détecte l'impalpable péril dans la fêlure d'un compotier ou dans une aile de papillon. C'est une technique très particulière, quand on est accoutumé aux crayons noirs du roman contemporain. Pas de morale, pas de chute, pas de leçon. On est dans l'implicite, dans le latent, dans le songe. Une fois passé le pont, les fantômes viennent à vous. Brrr!