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jeudi 13 août 2009

curiosité de lecture : Esséniens

Les ésséniens étant abordés dans le roman de Loevenbruck, j'ai eu envie de me rafraichir un peu la mémoire... bien que pas mal lu sur le sujet.
Au passage, j'en profite pour citer 3 livres qui m'ont passionnés... tellement que je les aient lus 2 fois... et pas impossible, que je les relise une fois de plus.
Jusqu'à présent, côté roman, sur le sujet, c'est ce que j'ai trouvé de mieux.
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Qumran de Eliette Abecassis Archéologue, descendant direct d'Abraham, David Cohen est chargé par Shimon Delam, un chef de l'armée d'Israël, d'une mission bien peu évidente : retrouver l'un des célèbres rouleaux des Manuscrits de la Mer morte, perdu ou plus vraisemblablement volé.
Ary, le fils de l'archéologue, va être le véritable héros de cette quête initiatique mais dangereuse. Au fil de son enquête, il va s'apercevoir que nombreux sont ceux qui s'intéressent à ces manuscrits, lesquels contiendraient surtout des explications surprenantes et difficiles à dévoiler sur l'origine du christianisme.
Mais dans le monde entier, ceux qui s'intéressent à ces énigmes sont en danger de mort. C'est en tout cas ce que tend à prouver la découverte d'un premier corps crucifié. Comme Jésus...

Depuis qu'un jeune bédouin les a trouvés par hasard dans une grotte en 1947, les Manuscrits de la Mer morte n'en finissent plus de susciter polémiques et débats d'experts.
C'est cette toile de fond qui donne l'occasion à la toute jeune Eliette Abécassis (vingt-sept ans à la sortie de la première édition), agrégée de philosophie, d'élaborer un thriller théologique surprenant, au carrefour du roman d'aventures et de la réflexion sur les religions.
L'enquête ramène sans cesse aux textes anciens, balaie plus de 5 000 ans d'Histoire... et a fait logiquement de ce livre un best-seller international, vendu à plus de 100 000 exemplaires.
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Le Trésor du temple de Eliette Abécassis

Ary Cohen, dit "le lion", vit retiré près de Qumran dans le désert de Judée, où les Esséniens l'ont élu comme leur messie.
C'est là que son père, l'archéologue David Cohen, vient lui confier la nouvelle mission proposée par Shimon Delam, patron du Shin Beth, les services secrets intérieurs d'Israël.
Il s'agit d'élucider le meurtre – ou plutôt le sacrifice rituel – de Peter Ericson, un archéologue qui recherchait le fabuleux Trésor du temple, sans doute celui de Salomon, d'après les mystérieuses écritures du rouleau de cuivre, l'un des Manuscrits de la Mer morte, retrouvés justement à Qumran.
Pour mener à bien cette enquête, il faut à la fois être un soldat et connaître parfaitement les textes sacrés. Seul Ary a donc une chance de percer les extraordinaires mystères qui l'attendent...

Francs-maçons, Templiers, Secte des assassins... Les plus secrètes et les plus anciennes organisations ont voulu, veulent et voudront toujours retrouver le fabuleux trésor mythique, à supposer qu'il ait jamais existé. La partie ne sera pas facile pour Ary, le religieux détective qui avait déjà montré tout son talent dans
Qumran.
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La Dernière Tribu de Eliette Abécassis
Le corps d'un homme, assassiné il y a deux mille ans au Tibet, est retrouvé au japon, dans un temple shintoïste près de Kyoto. Il tient dans sa main un fragment d'un des célèbres manuscrits de Qumran.
Chargé par les services spéciaux israéliens d'élucider l'énigme, Ary Cohen découvre, au fil de son enquête, des similitudes entre les deux religions, juive et shintoïste.
L'une des tribus hébraïques dispersées au IXe siècle avant notre ère serait-elle parvenue à gagner l'Extrême-Orient ?
Au pays du Soleil Levant, Ary devra affronter bien des dangers avant de comprendre les raisons de cette macabre et étonnante découverte, et de retrouver fane, la femme de sa vie, agent de la CIA.
C'est un roman foisonnant d'érudition et d'imagination, à la fois thriller et quête mystique, que nous offre Eliette Abécassis. On y retrouve avec bonheur le souffle inspiré de la romancière de Qumran et du Trésor du Temple.
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Les Esséniens étaient les membres d'une communauté juive, fondée vers le IIe siècle av. J.-C.. Les principaux groupements s'établirent, semble-t-il, sur les rives de la mer Morte.
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Le terme essénien n’est mentionné ni dans la littérature talmudique, ni dans le Nouveau Testament. Les éléments connus sur ce groupe viennent de Philon d'Alexandrie (-30,+45), de Pline l’Ancien (–23, –79) et de Flavius Josèphe (+38, +95).
L’œuvre de Josèphe s’adresse à un public romain auquel il souhaite faire connaître la nation juive dont il fait partie. Il y décrit l'existence de trois mouvements au sein de la population juive : les sadducéens, les pharisiens et les esséniens.
Lors de cette description, il présente les esséniens comme vertueux, en insistant sur les détails qui semblent « exotiques » pour ses lecteurs romains.
Son témoignage est cependant intéressant car il explique qu'il a personnellement fréquenté ce mouvement.
L’origine du terme gréco-latin « essénien » n’est pas connue. Certains chercheurs proposent de la rapprocher du mot hébreu hasid (« pieux »).
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Le professeur
Eleazar Sukenik a été le premier à proposer d'identifier les habitants du site de Sokoka-Qumran avec les esséniens mentionnés dans la littérature ancienne.
Plusieurs points de convergence entre la description des esséniens et la doctrine décrite dans les manuscrits semblent effectivement permettre d'identifier les sectaires de Sokoka-Qumran aux esséniens.
Cependant, la structure de la société juive à la fin de la période du Second Temple était plus complexe que la division en trois groupes décrite par Josèphe.
Plusieurs mouvements plus ou moins sectaires cohabitaient, tout en se divisant sur l’interprétation de la Torah et sur la manière de réagir face à l’hellénisme.
Dans ce contexte, la secte de la Mer Morte peut être l’un de ces groupes, mais elle ne s’identifie pas nécessairement avec la description simpliste de Josèphe.
Pratiques communautaires :

Le plus marquant dans cette communauté était la mise en commun et la répartition des biens de la collectivité selon les besoins de chaque membre.
Le shabbat était observé strictement, comme la pureté rituelle (bains à l'eau froide et port de vêtements blancs).
Il était interdit :
de jurer,
de prêter serment,
de procéder à des sacrifices d'animaux,
de fabriquer des armes,
de faire des affaires ou de tenir un commerce.
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Les membres, après un noviciat de trois ans, renonçaient aux plaisirs terrestres pour entrer dans une sorte de vie monacale.
Leur alimentation était particulière en ce qu'elle ne devait pas subir de transformation, par la cuisson par exemple.
Leur nourriture se composait essentiellement de pain essénien (non cuit), de racines sauvages, et de fruits.
La consommation de viande était interdite.
Ils vivaient selon des règles strictes :
fausse déclaration de biens : un an d'exclusion ;
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mensonge, ou scène de colère contre un autre membre de la communauté : 6 mois ;
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crachat ou rire pendant une réunion ou une séance de prière : 1 mois ;
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gesticulation pendant une réunion : 10 jours ;
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port de
lainages prohibé.
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Le mouvement semble avoir disparu vers
70.
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La littérature intertestamentaire (livre d'Hénoch, livre des Jubilés et manuscrits de Qumrân) fait par ailleurs allusion à un calendrier juif particulier, solaire, que l'on a appelé le calendrier essénien.
Les relations des Esséniens avec la monarchie hasmonéenne furent ambiguës :
en effet, les Esséniens rejetaient ces monarques comme grands prêtres illégitimes, mais en même temps, ils soutenaient fortement leur résistance à l'influence grecque et païenne, incarnée par les Séleucides.
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C'est la raison pour laquelle les esséniens furent probablement tolérés, et non pas persécutés, par les Hasmonéens, puis ensuite par les Hérodiens, leurs héritiers.
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Lors de la
destruction du Temple et lors du chaos qui sévit en Judée à la fin du premier siècle, les Esséniens ne réussirent pas à conserver leur identité, tandis que la communauté juive de la Diaspora s'organisait autour des pharisiens survivants, donnant ainsi naissance à la tradition du judaïsme rabbinique.
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Il est probable que l'établissement de Qumrân représentait une survivance précaire du mouvement essénien.
En 70, après la destruction de leur établissement par les légions romaines, puis la ruine de Jérusalem, les Esséniens disparurent complètement.
Il demeure fort peu vraisemblable qu'ils se soient mêlés ou fondus dans la secte des pharisiens, fidèles du Temple, qui représentaient plutôt pour eux leurs ennemis.
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illustration : Qumran

Jésus était-il essénien ?
Les origines du mouvement essénien furent bien antérieures à l'ère chrétienne, et dans les écrits de Qumrân on ne trouve aucune allusion au christianisme.
Il existe certaines analogies entre les deux mouvements (messianisme, pratiques baptismales, renoncement aux biens matériels), ce qui a fait dire à Ernest Renan que le christianisme était « un essénisme qui a réussi », mais les esséniens, qui nous sont maintenant mieux connus depuis la découverte des Manuscrits de la mer Morte, se distinguaient de Jésus de Nazareth par leur rigorisme ritualiste, leur souci de pureté extérieure, leur manière de vivre dans des communautés retirées, leur pensée (espérance eschatologique cataclysmique, et non pas avènement messianique dans la douceur; doctrine des deux esprits; etc...).
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Ni les textes néotestamentaires ni les autres (Flavius Josèphe, Pères de l'Église, apocryphes) ne font mention des esséniens à propos de Jésus ou des chrétiens.
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Des rapprochements peuvent cependant être faits entre le Nouveau Testament et les textes esséniens concernant certains thèmes (lignée davidique du Messie, résurrection des morts) ou expressions, comme par exemple celle de « pauvres en esprit », présente à la fois dans les Béatitudes et dans certains fragments retrouvés à Qumrân où elle désigne les fidèles observateurs de la loi.
Un courant complexe
Le courant des esséniens, « sur lesquels les manuscrits de la mer Morte ont jeté une lumière toute nouvelle, apparaît comme le plus complexe et, à bien des égards, le plus intéressant.
*Communauté fermée, d’organisation monastique, retirée dans le désert, sur les rivages inhospitaliers de la mer Morte, les Esséniens communiquent à leurs seuls initiés un enseignement ésotérique.
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Purs entre les purs, on les a parfois définis comme des Pharisiens au superlatif.
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Leur mouvement est né sans doute, au lendemain de l’insurrection maccabéenne, d’une protestation contre l’attitude, jugée trop mondaine et laxiste, des souverains hasmonéens et contre un sacerdoce considéré par eux comme illégitime.
En conséquence ils se détournent des liturgies officielles du Temple et pratiquent dans leur solitude des rites qui leur sont propres. Ils englobent dans une même condamnation les païens, ceux des Juifs qui fréquentent les occupants idolâtres et la masse du peuple qui accepte l’autorité d’un clergé indigne.
Ils vivent dans une atmosphère eschatologique et se considèrent comme le petit troupeau des élus qui constitueront le noyau du Royaume imminent. » Marcel Simon, La Civilisation de l’Antiquité et le Christianisme, chap. Le Judaïsme.
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L'appellation de calendrier essénien a été proposée par André Dupont-Sommer (1900-1983. orientaliste français et secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres) à partir de descriptions de Pline l'Ancien et Flavius Josèphe.
Compte-tenu de ce que nous venons de lire, ce calendrier pourrait tout aussi bien s'appeler calendrier d'Hénoch ou calendrier de Qumran.
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illustration : Un "cadran solaire" annuel, unique en son genre, fut découvert à Qumran en 1954.
Il servait à déterminer les points des solstices et des équinoxes et la direction horizontale du soleil grâce à un système de cercles gradués correspondant aux saisons.
Il semble attester de l'intérêt des "Esséniens" pour une année solaire fondée sur l'équinoxe de printemps.
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Quelques livres à lire :
L'enseignement des Esséniens - De Enoch aux Manuscrits de la Mer Morte de Edmond Bordeaux Szekely
Les Esséniens vécurent il y a deux mille ans et laissèrent un héritage de principes de vie en totale communion avec la nature.
Les chapitres de ce livre proviennent du matériel préexistant à la découverte des Manuscrits de la Mer Morte en 1947.
Edmond-Bordeaux Székely s'est concentré sur les traditions esséniennes qu'il considère comme une grande valeur pratique pour l'homme moderne.
Ce volume a pour ambition d'établir la valeur des traditions esséniennes pour l'humanité aujourd'hui : il aborde aussi les pratiques esséniennes concrètes, susceptibles de déboucher sur une conscientisation accrue.
Ces valeurs peuvent être considérées à partir de quatre points de vue.
Les traditions esséniennes représentent une synthèse des apports des différentes cultures de l'antiquité. Elles représentent pour nous une voie alternative à l'utilitarisme technologique caractéristique de la civilisation contemporaine, un enseignement valide et pratique mettant à profit toutes les sources d'énergie, d'harmonie et de connaissance qui sont tout autour de nous.
Elles nous donnent des valeurs de référence immuables, à une époque où la vérité semble se dissoudre dans des concepts en perpétuel mouvement. La névrose et l'insécurité qui en résultent peuvent être efficacement combattues par les enseignements esséniens, qui offrent une garantie d'équilibre et d'harmonie.
Jésus l'Essénien de Edmond Bordeaux Szekely
Pour accéder au cœur de la religion chrétienne il convient de revenir quelque deux mille ans en arrière et s'efforcer de décorner le noyau du grand enseignement rattaché au nom de Jésus.
Nous constaterons alors que son message était quelque peu différent de ce que s'en représentent les hommes du vingtième siècle.
La dualité est trompeuse : l'enseignement tel qu'il était dans sa pureté originelle et l'enseignement tel qu'interprété par les contemporains. Les mots de l'amour sont devenus des mots de la haine, la vie a été changée en mort, et l'idée originale, simple et dynamique de Jésus l'Essénien a été détruite parle dogmatisme rigide et une foi univoque dépourvue de la lumière de la raison.
Si nous revenons aux textes originaux et si nous examinons tous les faits importants, géographiques, historiques, philologiques et exégétiques, nous verrons que Jésus a vécu certaines expériences et en a transmis les enseignements.
Ces leçons sont aussi limpides et valables aujourd'hui qu'elles l'étaient il y a deux mille ans et qu'elles le seront dans dix mille ans. Notre tache n'est pas d'occulter le premier Jésus mais de reconnaître que nous Avons échoué à le suivre. Nous devons essayer de retrouver la pureté et la simplicité de son message et de revenir vers le Jésus réel qui a enseigné aux hommes "la voie, la vérité et la vie".
Ce volume aborde les pratiques esséniennes concrètes, susceptibles de déboucher sur une conscientisation accrues. Ces valeurs peuvent être considérées à partir de quatre points de vue.
Les traditions esséniennes représentent une synthèse des apports des différentes cultures de l'antiquité. Elles représentent pour nous une voie alternative à l'utilitarisme technologique caractéristique de la civilisation contemporaine, un enseignement valide et pratique mettant à profit toutes les sources d'énergie, d'harmonie et de connaissance qui sont tout autour de nous.
Elles nous donnent des valeurs de référence immuables, à une époque où la vérité semble se dissoudre dans des concepts en perpétuel mouvement.
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Anecdote :
En 2006 apparaît une revendication de filiation intemporelle.
Sur son site officiel, Olivier Martin se faisant appeler Olivier Manitara se prétend le « représentant du Peuple Essénien ».
Le livre secret des Esséniens : Les 10 paroles du soleil et les mystères d'Egypte de Olivier Manitara

Les esséniens... Qui d'entre nous n'a jamais été fasciné ou intrigué à la seule évocation de ce nom chargé de mystères et du sens du sacré ?
L'auteur a relaté pour nous leur histoire et à sa suite, nous pénétrons dans l'univers de Jésus, de Moïse ou de la déroutante Égypte pharaonique.
Il démontre qu'au-delà de la petite secte juive d'il y a 2000 ans, les esséniens sont le lien vivant unissant les trois grandes religions monothéistes et, bien d'avantage, toutes les religions et cultures du monde.
Pour l'auteur, les esséniens sont "un peuple en tous les peuples", une École de prophètes, un état de conscience et d'être de l'Homme vivant en profonde harmonie avec la nature.
La force de ce témoignage vient de ce qu'il n'est pas le fruit d'une recherche basée sur des données archéologiques, mais sur le résultat de perceptions spirituelles et d'expériences vécues à travers le grand livre de la vie et du temps.
L'histoire, telle qu'elle nous est transmise, s'éclaire d'un nouveau jour. Cela donne un livre surprenant qui bouleverse bien des idées reçues.
Un livre éminemment pratique, fourmillant d'idées, de techniques, d'exercices pour se recentrer, pour cultiver la force intérieure et marcher vers la lumière de sa propre vie.
Un livre voyage, donnant un sens profond aux 10 paroles que le Divin transmit à Moïse sur le Sinaï. Un livre d'actualité capable d'inspirer ceux qui veulent saisir les clés du présent pour devenir les artisans d'un avenir positif et beau

vendredi 6 mars 2009

Charles Lewinsky - Melnitz

Terminé hier soir cette extraordinaire fresque que cette saga familiale dans la plus pure tradition des grands romans du XIXe !
C’est en 1871 que commence l’épopée fabuleuse et terrible de la famille juive des Meijer.
Nous sommes en Suisse et même si l’an- tisémitisme sévit plus qu’en sourdine, rien ne semble encore préfigurer les événements tragiques du XXe siècle.

Entre humour juif époustouflant, tragédies, rituels et traditions, l’oncle Melnitz, mort depuis longtemps, vient dans les moments essentiels, rappeler chacun à un esprit critique et à une analyse éclairée des événements.

Melnitz, c’est la saga de la famille Meijer, une famille juive suisse, de 1871 à 1945 - de la guerre franco-prussienne à la fin de la deuxième guerre mondiale.

Un grand roman salué comme le Cent ans de solitude de la tradition yiddish.

En 1871, les Meijer - Salomon le marchand de bestiaux, sa femme Golda, leur fille Mimi, romanesque et coquette, et Hannele, une orpheline qu’ils ont élevée, vivent à Endingen, bourgade helvétique qui fut longtemps l’une des deux seules où les Juifs étaient autorisés à résider.
L’arrivée, impromptue, de Janki, un vague cousin, qui s’installe chez eux, va bouleverser ce petit monde clos.
Il aurait, dit-il, vécu à Paris. Il est beau parleur, hâbleur et ambitieux. Il ouvre à Baden, la ville voisine, un magasin " Aux Tissus de France ", et, épouse Hannele la laborieuse, qui va travailler avec lui avant de fonder son propre magasin, les " Galeries Modernes ".
Mimi épouse Pin’has, le fils du boucher et érudit talmudiste, follement amoureux d’elle et qui le restera toute sa vie.

La famille Meijer a commencé son ascension sociale, quitte peu à peu Endingen pour Baden, puis Zürich. Entre dans la modernité. Parallèlement, Janki multiplie les efforts pour être admis dans la société suisse, toujours foncièrement antisémite.
Son fils François va finir, dans le même espoir, par se convertir.

Comme toutes les familles, les générations successives de Meijer vivent leurs amours, leurs drames, leurs succès et échecs professionnels, évoluent -y compris sur le plan religieux - en passant du 19ème au 20ème siècle.
Mais leur histoire est profondément marquée par l’Histoire.
Ainsi, pendant la guerre de 14, Zalman, le gendre de Janki, ancien militant syndicaliste aux Etats-Unis, franchit les lignes de front pour aller chercher son fils Ruben, qui étudie dans une Yechiva au fin fond de la Galicie, où avancent les Cosaques. Cependant qu’ Alfred, le fils de François, est soldat dans l’armée française et tué en Alsace.

En 1937, Hillel - petit-fils de Zalman - ardent sioniste qui se prépare à l’émigration en Eretz Israël - se bat, à Zürich, avec les pro-hitlériens du Front National.
Arthur, le plus jeune fils de Janki et Hannele, devenu médecin, soigne gratuitement les enfants juifs réfugiés d’Allemagne, acceptés pour 3 mois en Suisse, et finit par épouser la mère de deux d’entre eux, afin de lui permettre de recevoir un visa d’entrée en Suisse - laquelle a fermé ses portes aux persécutés.
Ruben, devenu rabbin dans une ville allemande, décrit dans ses lettres une situation de plus en plus sombre, mais refuse d’abandonner sa communauté. Il va disparaître, avec sa famille.

1945 : L’Oncle Melnitz est de retour et raconte. La première phrase du livre prévient : " Après sa mort, il revenait. Toujours. " Il apparaît aux moments cruciaux auprès de l’un ou l’autre des Meijer pour évoquer des souvenirs, souvent tragiques, du passé, leur rappeler qu’ils ne sont pas des Suisses tout à fait comme les autres.
A présent, lui qui sait tout - Melnitz ou la mémoire - raconte aux Meijer survivants, et à qui veut l’entendre, des événements du passé récent, incroyables, " surtout ici en Suisse où l’on a vécu toutes ces années sur une île "…
Synagogue d'Endingen :
Jusqu'au milieu du XIXe siècle Lengnau et Endingen situés à 4 kilomètres l'un de l'autre, sont les seuls villages en Suisse où les Juifs ont l'autorisation de s'installer.

Des juifs commencent à s'établir à Lengnau à partir de
1622 et à Endingen à partir de 1678.
L'acquisition de la terre leur étant interdite, ceux-ci sont surtout des commerçants, des colporteurs ou des négociants en bétail. En 1850 on dénombre 1515 Juifs qui vivent dans les deux villages.

Dès la moitié du
XIXe siècle, ce nombre va rapidement diminuer. Ils ne sont plus que 263 en 1920, et en 1980 il n'y a plus que trois familles juives. Dès l'autorisation de s'installer dans les grandes villes, la majorité des familles ont quitté ces deux villages.

La première
synagogue d'Endingen date de l'année 1764 mais elle se révèle rapidement trop petite.
Une synagogue plus grande est donc construite entre 1850 et 1852. Sa façade en trois parties est surmontée d'un pignon en escalier. Au dessus de l'entrée se trouve une horloge, ce qui est extraordinaire pour une synagogue.
La raison de cette horloge est l'absence d'église avec clocher dans le village. La synagogue est l'unique lieu de prière d'Endingen. (wikipédia)

Critique, par Laurence de Coulon :

« Après sa mort, il revenait. Toujours. » Le fantôme de l'oncle Melnitz, comme la persécution à l'égard des juifs, revient toujours.
Melnitz commence par un deuil, et se termine sur un deuil, commence par cette phrase et finit avec elle.
Parallèlement au retour perpétuel, la boucle de l'Histoire se boucle. Si la mort y est très présente, ce grand roman passionnant raconte surtout la vie.
Des personnages romanesques, attachants ou irritants, prétentieux et ridicules, dévorés par l'ambition, ou bons et généreux, trop occupés à s'aimer, à s'enrichir ou à aider les autres pour écouter les histoires horribles de l'oncle Melnitz, véritable véhicule de la mémoire des juifs persécutés, fantôme qui leur apparaît à des moments cruciaux.

Son nom lui-même est une trace de l'histoire subie : son patronyme renvoie à Bogdan Chmjelniski, auteur, avec ses hommes cosaques, de cruautés monstrueuses sur les juifs.
Après la défaite de Bogdan, les enfants des femmes juives épousées et engrossées par les Cosaques furent réintégrés dans leur communauté exsangue et surnommés les Chmjelniski.
Celui qui ne permet pas d'oublier constate : « Dieu nous a punis de nos péchés, nous autres Juifs, en nous affligeant d'une bonne mémoire. Lorsque quelqu'un nous a fait quelque chose de par trop terrible, nous disons : ´Que son nom soit effacé.` Et nous nous en souvenons pour l'éternité. »
Une mémoire à double tranchant en effet, ambiguë comme Melnitz : il donnera sa voix aux horreurs de la Deuxième Guerre mondiale, mais il semble également se réjouir lorsque le mal s'annonce : « C'est reparti, dit-il en se frottant les mains comme avant un travail intéressant ou un bon repas. »
Peu présent en terme de nombre de pages par rapport à l'ensemble du livre, c'est pourtant bien lui qui donne son nom au livre. Ainsi Charles Lewinsky montre d'emblée son importance, qui réside dans la régularité de ses apparitions, et dans la force de son discours.
Son insistance est telle que sa fonction de mémoire vivante ressemble à une malédiction, d'autant plus qu'il semble jubiler lorsque ses avertissements – les juifs ne seront jamais en sécurité – se réalisent.
Melnitz a-t-il raison de voir la mémoire comme une punition, et d'affirmer que la persécution n'a pas de fin ?
La Deuxième Guerre mondiale est-elle une culmination de l'horreur, après laquelle l'on tournerait une nouvelle page, comme le suggère l'une des dernières phrases : « Nous allons enfin commencer notre deuil. »? Ou alors elle n'est qu'une horreur de plus, et c'est ce que laisse entendre le fait que Melnitz se termine comme il a commencé, avec la même phrase.
Chaque génération de la famille Meijer reçoit son lot de violence.
Alors que Salomon travaille à sa réputation de marchand juif honnête, sa fille adoptive Hannele se fait proposer des rasoirs pour se couper la gorge chez un coiffeur.
Quand son mari Janki, en 1893, reçoit des invités importants, à la seule fin de se convaincre qu'ils ne voient pas en lui le Juif, mais le commerçant prospère, ils lui parlent de l'initiative populaire visant à interdire l'abattage selon le rite juif.
Alors que François, petit-fils de Salomon, se convertit au christianisme, au grand désespoir de toute sa famille, il se voit tout de même refuser le droit d'acheter la propriété qu'il convoite.
Certains personnages sont dépeints avec une délicieuse ironie, comme Mimi, une jeune fille précieuse, et d'autres ont la carrure des héros de tragédies, ainsi Arthur, un médecin amoureux d'un beau jeune homme.
Aux moments importants de leurs existences, lorsque les émotions atteignent des sommets, le rythme des phrases s'accélère, alors que le reste du roman fait presque oublier l'écriture : le récit des événements emporte comme un torrent.
Cette écriture, parsemée d'expressions en yiddish et en judéo-allemand, autant dans les dialogues que dans la narration, crée une ambiance particulière à l'identité de ces juifs suisses.
Après maintes péripéties, des histoires bousculées par la grande Histoire, Melnitz, magnifique roman de la mémoire, se termine avec la découverte des horreurs nazies par les descendants Meijer, et la fresque sociale et historique se transforme en une injonction ambiguë : « Profitez de la vie, dit-il. Vous avez eu de la chance, ici, en Suisse. » - Laurence de Coulon - http://www.culturactif.ch/livredumois/livredumois.htm

Revue de presse : (bibliobs - Mona Ozouf )
«Melnitz» déroule la saga d'une famille juive qui, arrivée en Suisse en 1871, s'est partagée entre assimilation, révolution et sionisme. Bouleversant

C'est un inquiétant personnage, ce Melnitz, qui traîne derrière lui l'odeur et le froid du caveau. Mort depuis deux siècles au moins, il réapparaît dans la famille Meijer, à l'occasion d'un deuil, d'une bar-mitsva, d'une noce.
Il entre sans s'annoncer, s'assied, écoute, et de temps à autre prend la parole pour un commentaire sarcastique.
Ce qui le met en verve, c'est la confiance que les Meijer témoignent à leur pays - la si paisible Confédération helvétique -, à leurs voisins - tellement bien disposés à leur égard -, à leur propre réussite.
Tu crois, dit-il à l'un de ces ingénus, qu'«il ne peut plus rien t'arriver. Mais tu te trompes. Parfois, ils gardent le silence et nous pensons qu'ils nous ont oubliés. Crois-moi, ils ne nous oublient pas».
Et de dérouler la pelote des persécutions depuis le jour lointain où lui- même, Melnitz, est né en Ukraine, d'une jeune juive violée par un cosaque.

Entre 1871 et 1945, «l'oncle Melnitz» ne manquera pas d'occasions pour nourrir son pessimisme.
Certes le monde change, la famille Meijer prospère, agrandit ses magasins de tissus. Et de même que le shantung moiré supplante les étoffes grossières, la piété se fait moins rigoureuse, la communauté s'ouvre à la modernité. Pourtant, comme l'a pronostiqué Melnitz, la robe de Paris et le dernier rouge à lèvres n'empêchent pas la jeune Rachel d'être immédiatement identifiée comme juive.
Et puisque personne, en effet, n'a oublié, les Meijer doivent s'interroger: qu'est-ce donc qu'être juif? A cette question cruciale, ils donnent trois réponses, sous des bannières antagonistes: assimilation, révolution, sionisme.

La première est celle qu'ont choisie Janki, arrivé de France en 1871, puis son fils François, acharnés à se rendre invisibles dans la foule indistincte des Suisses: de là, les «soirées goys», organisées par Janki à l'intention des notables qu'il abreuve de vins coûteux (l'oncle Melnitz, dans son coin, ricane); de là, plus décisifs et vécus comme un drame par la famille, la conversion de François et le baptême de son fils Alfred.
Melnitz rappelle alors à qui veut bien l'écouter l'histoire des marranes.
Convertis, eux aussi. Et pourtant brûlés, disloqués, mis à mort. «Un juif reste un juif. Peu importe combien de fois il se fait baptiser.»

Ce François a un beau-frère qui a choisi un chemin tout différent. C'est sous le drapeau de la lutte des classes que s'avance ce Zalman Kamionker, venu de New York à Zurich pour le congrès international des travailleurs: il cherche à marier la particularité juive à l'universel socialiste. Pas vraiment assuré que le messianisme politique fasse bon ménage avec la tradition religieuse, Zalman, Américain de Galicie et parlant l'allemand comme un Souabe, consent à être «un méli-mélo, comme il sied à un juif».
Son petit-fils, lui, a choisi: élève d'une école d'agriculture et rêvant du retour à Sion, il fait apparaître dans la famille Meijer un type improbable: un juif paysan, un juif vainqueur. Melnitz, perplexe, remballe ses sarcasmes mais reste circonspect. «N'oublie pas, souffle-t-il au jeune homme, de nettoyer ton fusil.»

Il arrive au voyageur d'outre-tombe de s'occuper du bonheur ordinaire. Quand Hannele refuse l'homme qu'elle aime en découvrant qu'il l'a choisie par simple commodité, il grogne:«Tu as donc décidé de devenir une martyre? Que c'est beau! On te couvrira d'éloges. Nous, les juifs, nous aimons les martyrs.» Hannele, fille courageuse et pragmatique, entend le conseil et murmure: «On doit pouvoir vivre avec ça.»
Vivre avec, faire avec: c'est la réponse que donnent au malheur les sagaces et les romanesques, les timides et les audacieuses.
Tandis que les hommes élaborent des stratégies compliquées, souvent chimériques, les femmes dont ce roman égrène les merveilleux portraits - vous ne les oublierez plus - s'en tiennent à des choses simples et éternelles, le sentiment filial, la transmission, la fidélité.

Quand s'achève ce livre bouleversant, impossible à quitter pour peu qu'on l'ait ouvert, on retrouve Melnitz. Moins blême, semble- t-il, et presque ragaillardi par la tragédie qui lui a donné raison. C'est qu'il a changé d'emploi.
Dans son rôle de Cassandre, on l'écoutait peu.
Désormais, on adresse des requêtes ferventes à l'homme- mémoire: mettre des prénoms d'enfants sur des photos sépia, ouvrir des valises abandonnées, retrouver des convois perdus, identifier des ombres, retracer des destins engloutis. «Six millions de nouvelles histoires, dit-il, des histoires incroyables, surtout ici, en Suisse, où l'on a vécu toutes ces années sur une île, à pied sec au milieu de l'inondation.»-Source: «Nouvel Observateur» du 2 octobre 2008.
illustration : la lectrice de Karl Stieler

vendredi 20 février 2009

Jacques CHESSEX - Un Juif pour l'exemple

Très court roman sur un fait historique. Un terrifiant travail de mémoire sous la plume de Jacques Chessex.Ou comment des Suisses offrirent un juifen sacrifice à Hitler pour célébrer son anniversairele 20 avril 1942 !

Nous sommes en 1942 : l'Europe est à feu et à sang, la Suisse est travaillée de sombres influences.

A Payerne, rurale, cossue, ville de charcutiers "confite dans la vanité et le saindoux", le chômage aiguise les rancœurs et la haine ancestrale du Juif.

Autour d'un "gauleiter" local, le garagiste Fernand Ischi, sorti d'une opérette rhénane, et d'un pasteur sans paroisse, proche de la légation nazie à Berne, le pasteur Lugrin, s'organise un complot de revanchards au front bas, d'oisifs que fascine la virilité germanique.
Ils veulent du sang. Une victime expiatoire. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bestiaux

A la suite du Vampire de Ropraz, c'est un autre roman, splendide d'exactitude et de description, d'atmosphère et de secret, que Jacques Chessex nous donne. Les assassins sont dans la ville.

Publié le 22 janvier 2009 par Savatier (paperblog)

Ici, l’histoire existe bien, elle ne peut laisser indifférent, mais le style la sert ; une écriture dense, impitoyable, puissante, une écriture chirurgicale, cruelle où transparaissent la colère et le dégoût.

Hannah Arendt avait écrit de belles pages, à propos du procès Eichmann, sur la banalité du mal. Jacques Chessex se fait, dans son roman, le médecin légiste de l’imbécilité du mal, l’une n’étant finalement que le complément de l’autre.

Encore faut-il s’entendre sur la notion de roman. Me fiant à cette indication qui figure sur la couverture, j’ai abordé les premiers chapitres comme s’il s’était agi de l’œuvre d’un romancier.

Elle l’est bel et bien, mais, au fil des pages, une impression saisit le lecteur : tout semble si vrai, si atrocement vrai, que cette histoire ne peut prendre ses racines que dans le réel. Et, de fait, si ce livre peut se définir comme un roman, il est avant tout le récit d’un « fait divers », comme le fut en son temps Madame Bovary.

Les événements se déroulent à Payerne, ville natale de l’auteur et capitale helvétique de la charcuterie, en 1942.

A l’époque, il a 8 ans ; son père dirige l’école de la petite bourgade. 1942…

L’Allemagne nazie connaît alors son apogée, Hitler domine l’Europe ; à l’Ouest, seule l’Angleterre lui résiste, à l’Est, ses armées ne sont pas encore embourbées dans les plaines russes, elles avancent, la bataille de Stalingrad ne débutera que quelques mois plus tard. La conférence de Wannsee, qui scelle le sort des Juifs des pays occupés, s’est réunie le 20 janvier.

La Suisse calviniste et bien pensante, forte de sa neutralité et de la position financière qui fait sa singularité, n’a guère à craindre du conflit. Ses paysages de carte postale, où s’étalent verts pâturages, hautes montagnes, lacs paisibles, neiges immaculées cachent pourtant une réalité plus sombre.
En effet, si elle héberge et protège derrière ses frontières un certain nombre de Juifs étrangers qui avaient pu fuir les persécutions et s’y réfugier, elle compte aussi, parmi ses citoyens, des sympathisants nazis d’autant plus actifs que leur passeport les met à l’abri du front et de ses dangers.

La petite ville de Payerne, « gros bourg vaudois travaillé de sombres influences », comme la définit Chessex, n’échappe pas à la règle. « Rurale, cossue, la cité bourgeoise veut ignorer la chute récente de ses industries et les gens qu’elle a réduit à la misère. »
Dans ces périodes de chômage, de troubles économiques, rien ne rassure davantage que d’identifier des boucs-émissaires. Ils ne sont guère difficiles à trouver ; dans toute l’Europe, l’antisémitisme fait rage : ce seront donc les Juifs.

Un pasteur fanatique à la solde de Berlin, Philippe Lugrin, gal
vanise de petites troupes de chemises brunes qui ont pour héros le journaliste Georges Oltramare (lequel s’illustra sous l’Occupation à Radio Paris par des chroniques antisémites sous le pseudonyme de… Dieudonné.)
A Payerne, une poignée de nazillons (des brutes assez minables, fascinées par l’ordre, les uniformes) rêve du décorum qui se déploie de l’autre côté de la frontière, « beauté des corps aryens, étendards, nudité, blondeur, fanfares de trompes gothiques, regards bleus fixés haut dans le regard extatique du Chef ».
A leur tête, parade un garagiste médiocre qui se verrait bien Gauleiter et s’adonne à l’occasion à quelques jeux sadiques avec l’une de ses maîtresses. Ce détail me semble romancé car il colle peu au profil du personnage, peut-être correspond-il toutefois à une réalité.
Sous le joug intellectuel du pasteur, le petit groupe trompe son ennui en tirant des balles sur les façades des maisons juives de la ville, mais il leur faut davantage, un coup d’éclat. Il leur faut une victime, ce sera Arthur Bloch, un négociant en bétail qui se rend régulièrement à Payerne pour acheter des vaches.

L’homme, bon professionnel, respecté, dont personne n’avait à se plaindre, aurait eu le profil du notable auquel on ne se serait jamais attaqué, s’il n’avait été juif.
L’appartenance à sa communauté le condamne, le déchoit de son statut d’humain. Les nazillons montent un stratagème, ils se partagent les rôles.
Date est fixée pour le 16 avril. Jacques Chessex, d’une plume concise, lapidaire même, décrit par le menu l’assassinat sordide, l’horreur du dépeçage du cadavre réduit à l’état d’une carcasse de boucherie, les morceaux entassés à la hâte dans des sortes de bidons de lait qui seront immergés dans les eaux du lac voisin, les effets personnels mal dissimulés dans une grotte de la région, qui finiront par trahir les criminels. Ils seront finalement démasqués, jugés et condamnés.
Vingt deux ans plus tard, Chessex rencontrera le pasteur Lugrin, par hasard, et constatera qu’il n’éprouve aucun remord…

Le livre met en lumière la veulerie et l’imbécilité des auteurs de ce crime, leur incohérence intellectuelle. En effet, comment prétendre commettre un tel acte « pour l’exemple » et faire disparaître le corps, au risque qu’il ne soit jamais retrouvé et que leur meurtre demeure ignoré ?
Cette absence de logique, qui rend le geste de ces Pieds Nickelés du crime encore plus gratuit, constitue bien là une circonstance aggravante.
Un autre détail surprend le lecteur : attiré dans le guet-apens, Arthur Bloch ne se méfie à aucun moment, en dépit de la mauvaise réputation avérée de ceux qui deviendront ses assassins.
Cette attitude symbolise à elle seule l’excès de confiance, la naïveté de la majorité des Juifs européens qui, en dépit des premières persécutions dont ils avaient fait l’objet, refusèrent de quitter leur pays, n’imaginant pas le sort qui leur serait réservé. Qui, il est vrai, eut pu leur reprocher d’imaginer l’inimaginable ?

Cette histoire a hanté Jacques Chessex depuis son enfance. En 1967, il l’évoqua, dans son recueil, Reste avec nous, sous forme de chronique intitulée Un crime en 1942. Un Juif pour l’exemple se présente comme un aboutissement, une manière d’exorciser un crime que tous auraient préféré oublier. Tous, sauf lui qui en avait conservé la blessure. Car, dans le Payerne de l’époque, bourgade où il ne se passait jamais rien, on imagine l’événement que représenta un tel assassinat.
Pourtant, il semble bien que personne ne parvint vraiment à en être révolté, attitude lourde de signification de l’influence qu’exerça la peste brune sur les consciences.
Aujourd’hui, dans cette ville, le livre met mal à l’aise. On avait tant préféré oublier ce « fait divers » qu’aucune plaque commémorative ne fut jamais apposée sur la façade du lieu du crime…
Les habitants apprécient d’autant moins le rappel de cet épisode sombre de leur histoire qu’il est raconté par l’enfant du pays, grand écrivain, donc gloire locale qui, non content de dénoncer les faits, prend de la hauteur et cite L’Imprescriptible de Vladimir Jankélévitch.


Illustrations : Jacques Chessex - Avis de disparition publié par la famille d’Arthur Bloch dans la presse locale.