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samedi 7 mars 2009

Salon du livre : Margo Glantz


Le Mexique est l’invité du Salon du Livre de Paris, du 13 au 18 mars 2009.
Découvrez Margo Glantz, auteur de Les Généalogies, publié aux éditions Folies d’encre.
Née à Mexico en 1930, Margo Glantz est une romancière, journaliste et professeur auréolée d’un certain prestige.
Lauréate de trois prix littéraires, elle est également membre du Système national des chercheurs et de l’Académie mexicaine de la Langue.
Parmi ses nombreuses oeuvres, on peut citer Las genealogías (Les Généalogies) (1981), Apariciones (1996), Zona de derrumbe (2001) et El rastro (2002).
Margo Glantz se distingue habituellement par une écriture rythmée qui mêle l’humour à l’érudition.
Dès le prologue de Généalogies, Margo Glantz affiche son intention: tenter de comprendre d’où elle vient. Juive de confession, russe d’origine et mexicaine d’adoption, ses multiples identités lui renvoient un reflet fragmenté.
De là le sentiment de frustration de cette femme «que l’on associait toujours au mouton noir» pour ses «cheveux frisés».
Et de là, la distanciation ironique qui préside à son entreprise d’autobiographie familiale.
Sur fond d’exil et de déracinement, elle propose un voyage réflexif au coeur de sa lignée. Mais les souvenirs vacillent.
Ceux de sa mère, qui «s’est enracinée dans le corps de (son) père», perdent en cohérence avec le délitement de sa mémoire vieillissante.
Tandis que ceux de son géniteur, figure patriarcale sociable et aventureuse, ne font que ressasser les mêmes anecdotes autour de ses rencontres artistiques avec Marc Chagall ou Diego Riviera.
A cette période de fragilité pendant laquelle l’auteur essaie de saisir une histoire qui lui échappe, succède le récit de son enfance. Dans cette deuxième partie, l’écriture se personnalise et gagne en légèreté par l’immixtion d’une plus grande dérision.

Margo Glantz s’avère plus à l’aise face à l’évocation de ses propres souvenirs en ce sens qu’ils rendent évidente son affiliation à la culture yiddish. Toutefois, cela reste insuffisant pour la narratrice dont la quête mémorielle n’aboutira jamais pleinement.
source : Alliance

jeudi 5 mars 2009

littérature mexicaine : Daniel Sada

Deux titres traduits en français... pour le moment je laisserai de côté le gros roman de 700 pages et 90 personnages... pour celui concernant les jumelles...

Daniel SADA : Les déserts du nord du Mexique et ses villages servent souvent de décor aux livres de Sada (1953)
- Albedrío (1989),
- L’une est l’autre (1994),
- L’odyssée barbare (1998),
mais ses deux derniers romans
- Luces artificiales (2002)
et Ritmo delta (2005)
ont pour cadre une grande ville qui ressemble beaucoup à Mexico.
En explorant les limites du langage, Daniel Sada s’est créé un style très personnel qu’il met au service d’une littérature audacieuse qui transgresse les genres établis, investit l’espace entre prose et poésie, entre langage oral et langage écrit, mêle le castillan le plus classique et le plus académique aux expressions empruntées au parler du nord du Mexique, truffant ses phrases d’endécasyllabes ou d’octosyllabes, bouleversant la syntaxe, abolissant toute linéarité temporelle.
En 1998, Daniel Sada publie L’odyssée barbare, un gros roman de 700 pages, qu’il a mis quatre ans à écrire et qui a été unanimement salué par la critique.
A partir d’un fait divers hélas banal – des soldats dérobent une urne dans un village sous le nez des électeurs – Sada construit une métaphore du Mexique, un « arbre aux histoires », divisé en quinze « périodes » comportant elles-mêmes des chapitres courts et hantés par plus de quatre-vingt-dix personnages.
Corruption, violence, rêves, amours, petites et grandes histoires, tout est brassé dans un flux narratif constamment maîtrisé qui ne cède jamais au folklore régionaliste ni à la fascination de l’anecdote. CF
Deux titres traduit en français

L'odyssée barbare

" Les cadavres arrivèrent à trois heures de l'après-midi.
Une camionnette les amena - en tas, à l'air libre -, tous criblés de balles comme il fallait s'y attendre.
Sous la morsure d'un soleil de plomb, des regards surpris : il y avait de quoi quand on voyait comme ça se balader dans le village toute cette viande amoncelée ; des gens du coin ? Il fallait vérifier.
" Les corps de ceux partis manifester contre la fraude électorale sont rendus aux familles, puis l'armée occupe les lieux, le couvre-feu est instauré, les communications et les vivres sont coupés.
Le maire-cacique de Remadrin est à son tour assassiné, le village sombre peu à peu dans la ruine et des fantômes, toujours plus nombreux, hantent les rues... "
L'histoire du Mexique s'est toujours écrite avec le sang ", déclare l'auteur de cette œuvre joycienne.
La violence poussée jusqu'à la caricature y est décrite à travers le quotidien de 90 personnages hauts en couleurs, tous corrompus, voleurs, assassins, menteurs ou lâches, tragicomiques à leur façon, grotesques presque toujours.
Une abondance de scènes burlesques, d'où résonnent dialectes du Nord, néologismes et tournures classiques, tentent de cerner la vérité d'un pays qui " adore le mensonge " et craint les vérités douloureuses, selon Daniel Sada.
" Jamais personne ne peut dire le dernier mot sur le Mexique. Sa réalité est sale, mais d'une saleté spéciale : excrément et douceur. "
Considéré par Roberto Bolano comme " le plus baroque d'entre nous, celui qui, sans aucun doute, est en train d'écrire l'une des œuvres les plus ambitieuses de notre langue ", Daniel Sada est né en 1953 à Mexicali, sur la désertique frontière américaine.
Journaliste et poète, c'est en 1999 avec Porque parece mentira la verdad nunca se sabe (L'Odyssée barbare) qu'il connaît la consécration et que Carlos Fuentes voit en lui une " révélation pour la littérature mondiale ". En novembre 2008, Daniel Sada a obtenu le prestigieux prix Herralde pour son roman Casi nunca.

L’un est l’autre

Ecrit sur un fond de province universel où se mêlent kitch local et abîmes individuels, ce roman fascinant porte sur le thème de la gémellité.
Deux sœurs jumelles s’adonnent à la couture et au vertige de leur ressemblance, mais que se passera-t-il quand Oscar, le paysan naïf, tombera amoureux de Constitución en ignorant l’existence de Gloria ?
Ce récit constitue une sorte de poème à la fois drôle et mélancolique, ironique et plein de compassion.

littérature mexicaine : Alberto Ruy Sánchez Lacy

Je reprends donc mon voyage mexicain à la découverte de ses auteurs... pas mal de tentation de lecture... de quoi errer toute l'année au Mexique...
Après une thèse sur Pasolini sous la direction de Roland Barthes,
Alberto RUY-SÁNCHEZ (Mexico, 1951) se consacre à l’écriture et à l’édition.
Depuis 1988, il dirige la revue Artes de México.
Son premier roman, Les visages de l’air (1987) lui vaut le prix Xavier Villaurrutia.
Dans ce livre constamment réédité depuis sa publication, il commence son exploration de l’univers du désir qu’il situe dans une ville imaginaire, Mogador, que lui a inspiré la cité d’Essaouira, sur la côte atlantique du Maroc, aux portes d’un Sahara qu’il mettra en parallèle avec celui du Sonora au Mexique.
Ce roman fait partie d’une tétralogie englobant les quatre éléments primordiaux :
Les lèvres de l’eau (1996, prix des Trois Continents),
Comment la mélancolie est arrivée à Mogador (1999),
La peau de la terre et Les jardins secrets de Mogador (2000).
La prose d’Alberto Ruy-Sánchez côtoie constamment la poésie, où renouant avec la tradition des conteurs orientaux, où le déferlement des métaphores consacrées à la célébration des corps donne une incontestable sensualité au récit.
Alberto Ruy-Sánchez conçoit l’écriture comme un travail artisanal : chaque phrase est ciselée comme un de ces « azulejos » issus de l’art arabe, qui brillent à la fois de leur propre éclat et prennent tout leur sens intégrés à un ensemble.
En 1987, il donne une première mouture d’un livre ambitieux, consacré lui aussi au doute et au désir, Les démons de la langue, où l’histoire se croise avec la fiction, le bien avec le mal, la chair avec l’esprit. CF
Quelques titres :
Les Lèvres de l'eau

« Je m'étais plongé comme un fou dans les profondeurs de la chair de huit femmes, dans leurs eaux, celles de leur peau, de leur voix, de leurs désirs.
Une manquait, pour arriver à neuf, le chiffre magique qui accompagnait mes pas.
Les neuf évocations d'Aziz les unissaient et leur faisaient épouser le mouvement de la spirale, du tourbillon, d'un rêve étrange dans la trame de rêves qui ne m'étaient pas étrangers.
Certaines de ces femmes m'avaient laissé des cicatrices profondes, et d'autres, des blessures plus légères. Avec chacune d'elles, j'avais graduellement pris conscience de ma condition de Somnambule. »

Sur les traces d'Aziz al-Ghazâlî, maître calligraphe de Mogador et auteur d'un traité amoureux aujourd'hui perdu, La Spirale des songes, un homme va consacrer sa vie au désir, faisant renaître la mystérieuse caste des Somnambules.
Neuf chapitres scandés par les neuf songes du traité d'Aziz tracent un véritable blason du corps féminin, vertigineux et poétique.

Après Les Visages de Pair (éditions du Rocher, 1997), Les Lèvres de l'eau est le deuxième roman d'un cycle portant sur les quatre éléments.

Comment la mélancolie est arrivée à Mogador, ou, Le septième songe de Hassan
Même en rêve, sa main tachée d'encre écrivait encore.
Peut-être voudrait-il mieux dire dessinait encore, parce que les lettres qu'il formait étaient des filigranes, des labyrinthes, des lettres inconscientes d'être des lettres, des mots en ébullition qui prenaient tout à coup la forme d'une barque, d'une vague, d'un lion, d'un réseau savant de cicatrices ou celle de la marque que laissent cinq ongles vernis sur le dos d'un amant.


La Peau de la terre

« C'était l'heure où à Mogador les amants se réveillent.
Ils portent encore leurs rêves pris au filet le long de leurs jambes, sous les paupières, dans les moindres creux de leurs corps. Ils dorment, d'un baiser à l'autre.
La mer rugit au soleil et les réveille. Mais ils ouvrent les yeux tout au fond du songe où ils s'aiment, jouissent l'un de l'autre et, parfois, se meurtrissent.
C'était l'heure où à Mogador toutes les voix de la mer, du port, des rues, des places, des hammams, des chambres closes, des cimetières et du vent se nouent et content des histoires. »

La rencontre d'une femme mystérieuse et d'un homme à qui elle lance un défi: elle fera l'amour avec lui lorsqu'il lui décrira les jardins de la ville. Seulement, il n'y a pas de jardins à Mogador.

La Peau de la terre raconte la quête de cet homme qui déambule entre les murailles secrètes de Mogador, auprès des conteurs publics, des tireuses de cartes, d'autres femmes, dont les discours tissent les échos secrets du désir et des sens.
De jardin secret en jardin secret, il apprendra le fragile équilibre entre le désir et l'épanouissement de l'esprit et du cœur.

La Peau de la terre est le troisième volet dune tétralogie dionysiaque placée sous le signe des quatre éléments, avec une unité de lieu, Mogador On retrouve dans La Peau de la terre la délicate trame poétique des deux premiers romans d'Alberto Ruy-Sánchez, Les Visages de l'air et Les Lèvres de l'eau, parus aux éditions du Rocher.

Les Visages de l'air
Fatma ne pouvait se détacher de la musique discrète émanant des mouvements de ces femmes gouvernées par le même désir.
Elle les vit s'embrasser et éprouva aussitôt une peur immense.
Elle ferma les yeux et s'imagina abandonnée dans le salon aux serpents huilés; deux ou trois montaient le long de ses jambes en spirales très lentes.
Elle ouvrit les yeux et ne vit qu'une brume rousse, sentant encore et plus que jamais cette humidité crépusculaire lui mordre les lèvres
Elle ne savait plus ce qui était au-dedans d'elle et ce qui était au-dehors.

À Mogador, port marocain, la jeune Fatma garde les yeux rivés sur la ligne d'horizon, d'où ses parents ne sont jamais revenus.
Immobile à sa fenêtre, passant de la jetée au hammam comme dans un rêve, Fatma languit dans une mystérieuse mélancolie que rien ne saurait troubler, et dont personne ne sait le secret.
Mais portés par les vents qui accompagnent ses pas, ses désirs vont faire briller d'autres regards, et s'immiscer dans toute la ville, se mêlant aux rumeurs des femmes et aux légendes colportées par les anciens...

Neuf fois neuf choses que l'on dit de Mogador
Alberta Ruy-Sànchez est un explorateur du désir, élan qui tend vers l'inconnu, retombe, se renouvelle et conduit à l'image de la spirale ou des multiples du chiffre neuf.
Inscrit dans le cadre d'une Mogador largement réinventée, ce texte est fait de notes sensuelles sur l'étreinte des amants, les mets, les jeux des lumières et des ombres ;
la ville entière devient femme, maîtresse absolue qui ne s'offre que pour se refuser, ne se refuse que pour s'offrir.
Et la prose sensuelle d'Alberto Ruy-Sànchez féconde à l'infini le vaste poème du monde réinventé.

mercredi 4 mars 2009

littérature mexicaine : Elena Poniatowska


Pas encore terminé de faire le tour des écrivains mexicains... cette fois, peu tentée, probablement pour l'affaire du plagiat.


Elena Poniatowska (née le 19 mai 1932 à Paris) est une journaliste, écrivain et activiste politique mexicaine.

Elena Poniatowska, née dans l'aristocratie princesse Hélène Elizabeth Louise Amélie Paula Dolores Poniatowska Amor, est la fille du prince Jean Joseph Evremond Sperry Poniatowski, descendant direct du roi Stanislas II de Pologne, et d'une mère mexicaine d'ascendance française.

Procès pour plagiat

En 1997, l'écrivain et leader du mouvement étudiant de 1968, Luis González de Alba intenta un procès pour plagiat à Elena Poniatowska. Il le remporta, après avoir démontré que La Noche de Tlatelolco, retraçant les évènements du massacre de Tlatelolco, contenait des passages extraits de son livre Los días y los años. Elena Poniatowska dut modifier plus de 500 lignes de son œuvre

Activisme politique

Dans les mois précédant les élections présidentielles mexicaines de 2006, Elena Poniatowska apporta son soutien au candidat du Parti de la révolution démocratique, Andrés Manuel López Obrador.
En avril 2006, elle apparut dans une série de spots télévisés pour dénoncer les pratiques « calomnieuses » des deux autres principaux partis, le Parti action nationale et le Parti révolutionnaire institutionnel.
Ceux-ci cherchaient d'après elle à rapprocher López Obrador de la politique gauchiste du président vénézuélien Hugo Chávez, et à l'accuser de nuire à l'économie du pays.

Cet engagement provoqua de vives réactions de la part des partisans des partis conservateurs. Mais Elena Poniatowska reçut également l'appui d'un certain nombre d'intellectuels étrangers qui publièrent une brochure en sa faveur.


En
juillet 2006, Elena Poniatowska et plusieurs intellectuels condamnèrent dans un pamphlet les attaques israéliennes au Liban. La conséquence fut des reproches de la part de l'ambassadeur d'Israël au Mexique, accusant le pays d'appuyer le terrorisme.


Titres traduit en français

Cher Diego, Quiela t'embrasse

Diego Rivera, l'un des plus célèbres parmi les peintres mexicains contemporains, vient à Paris avant la Grande Guerre, où il rencontre Angelina Beloff, russe et peintre elle aussi.
Ils vivent ensemble pendant dix ans, à une époque où Paris représentait aux yeux de nombreux artistes un centre culturel très important.
Au terme de dix années de vie commune, Diego Rivera retourne au Mexique où Angelina Beloff devait le rejoindre.

Dans ce livre à une voix, celle d'Angelina Beloff, Elena Poniatowska évoque la dévastation provoquée dans la vie de la narratrice par le départ de son amant... qui ne répondra jamais à ses lettres.
Un petit joyau romanesque, auquel le silence du destinataire donne sa dimension tragique, et dont la publication a été saluée au Mexique (1978) comme en France (Actes Sud, 1984).



Lilus Kikus

" Lilus n'est pas très patriote et elle le sait. A l'école il y en a qui collent des affiches et d'autres qui les décollent. Faire l'un ou l'autre est aussi méritoire pour elle.
Lilus, quant à elle, s'est contentée de demander à un élève du secondaire avec quoi il les collait ses affiches et il lui a répondu : "Avec la langue, morveuse!"
La nuit, Lilus a rêvé, pleine de remords, qu'elle avait une grande langue rose qui lui servait à coller d'énormes affiches.
Le lendemain matin elle s'est réveillée la bouche rêche. "
Publié au Mexique en 1954 alors qu'elle n'a guère plus de vingt ans, Lilus Kikus est le premier ouvrage de fiction écrit par Elena Poniatowska. Plus qu'un véritable roman, ces historiettes joliment illustrées par les dessins de Leonora Carrington mettent en scène Lilus, une fillette rêveuse et anticonformiste, qui, non sans malice, incarne le passage initiatique de l'enfance à l'adolescence dans le Mexique des années 1950.
En partie auto-biographique, ce livre est doté de l'écriture à la fois juste et poétique qui caractérise toute l'œuvre de l'auteur.


La fille du philosophe
pas trouvé de résumé.

mardi 27 janvier 2009

Salon du livre de Paris 2010 : La Turquie n'est plus invitée



Une tête de Turc ?

La nouvelle a mis du temps à se répandre, mais elle était pourtant bien véritable : le salon du livre de Paris qui pour son édition de 2010 devait accueillir la Turquie en invité d'honneur, fera... une pause dans ses invitations.
Le pays qui avait été invité l'an passé pour la Foire du livre de Francfort avait eu l'occasion, notamment pour un écrivain comme Orhan Pamuk, de cingler le gouvernement en place.
« Le penchant de l'État turc pour l'interdiction de livre et la sanction des auteurs continue malheureusement. Mais personne ne devrait envisager que les auteurs et les éditeurs se décourageant », avait-il expliqué.
Pour l'heure, le Syndicat national de l'édition (SNE) est injoignable et seuls nos confrères de l'Express disposent d'éléments qui attestent de ce désistement. Les mouvements autour d'Israël en 2008 sont-ils à imputer à cette décision ?
Manifestement non, mais le 30e anniversaire de la manifestation primera sur l'invitation d'un pays membre, affirme-t-on.
Une décision qui peut sembler malvenue, étant donné qu'Istanbul sera la capitale européenne de la Culture en 2010.
En outre, l'année 2009 devrait être celle de la Saison de la Turquie en France, une manifestation destinée à rappeler les liens d'amitié qui unissent les deux pays, tout en faisant découvrir la richesse de la Turquie d'aujourd'hui.
L'occasion serait donc passablement et diplomatiquement ratée pour le SNE, qui privilégierait alors l'anniversaire de ce Salon, toujours plus cher pour les éditeurs, et qui devrait donc se montrer bien franco-français cette année, au lieu de s'ouvrir vers l'extérieur.
Quant aux éditeurs turcs, on comprend, avec nos confrères, qu'ils soient sous le choc...Nous attendons de plus amples informations sur le sujet.
source - actua-litté - Clement S., le mardi 27 janvier 2009

jeudi 8 janvier 2009

littérature mexicaine : Sergio Pitol

Littérature mexicaine contemporaine









Sergio Pitol est né à Puebla en 1933.

Romancier, nouvelliste et essayiste.
Parmi les distinctions qu’il a reçues figurent entre autres :

le Prix Xavier Villaurrutia 1981 pour Nocturno a Bujara ;

le Prix latino-américain du roman Colima 1982 pour Cementerio de tordos ;

le prix Herralde du roman 1984 (Espagne) pour El desfile del amor;

le Prix annuel de l’Association polonaise de la culture européenne 1987 pour son action en faveur de la popularisation de la culture polonaise à l’étranger ;

le Prix national de la littérature et de la linguistique 1993

et le Prix Cervantès de littérature 2005.

Il a reçu en 2008 la Médaille d’or des beaux-arts pour sa contribution à la littérature mexicaine.






Nocturne de Boukhara
Les nouvelles de Sergio Pitot sont une fête de l'esprit, et celles que l'on va lire sont les favorites de l'auteur.
On y retrouve le savant mélange de fiction, de récit de voyage et de fantaisie débridée ainsi qu'un plaisir du texte rare qui caractérisent l'ensemble de son œuvre.
Il y a là une grâce très particulière : Pitot ne dit pas, il laisse deviner.
Chacune de ces quatre nouvelles est un labyrinthe, et chacun de ces labyrinthes, un dessin très particulier dont les entrelacs donnent forme et densité à l'indicible.
L'un s'organise autour de la célèbre Méphisto-valse de Liszt;
l'autre, autour d'une tentation dans une Venise éternelle...
"C'est à peine s'il réussit à se rappeler le début de la conversation. Tout ce qu'il sait avec certitude, c'est qu'à un certain moment il s'est levé, n'a fait qu'un bond, a sauté de joie à l'étonnement de sa sœur, de ses neveux et de l'ami de sa nièce, tout en expliquant qu'il avait toujours su ce que ce garçon soutenait : que le monde était asymétrique, tout comme l'essence de la matière, de l'énergie et, que diable! de la vie."

Mouvement perpétuel

La vie n'est pas un essai, bien que nous essayions beaucoup de choses ;
ce n'est pas un conte, bien que nous inventions beaucoup de choses ;
ce n'est pas un poème, bien que nous rêvions beaucoup de choses.
L'essai du conte du poème de la vie est un mouvement perpétuel ; c'est ça, un mouvement perpétuel.
Rubén Dario appelait " les rares " ces écrivains excentriques dont la course a, pour une raison indéterminée, dévié de la trajectoire imposée. Des erreurs de génie, en somme, qui ont apporté à la littérature et à la vie des alternatives d'une créativité inépuisable.
Augusto Monterroso (1921-2003) est une erreur, à l'instar de Borges, Pessoa, Perec ou Gombrowicz.
" Destructeur de fables conventionnelles " selon Vila-Matas, qui ne cache pas son indéfectible admiration pour ce maître du minimalisme et du mélange des genres.
Monterroso a construit une œuvre qui ne cesse d'interroger la vie, par énigmes. "
Il y a trois sujets à traiter : l'amour, la mort et les mouches, écrit-il dans Mouvement Perpétuel, moi, je m'occupe des mouches.
" L'humour, le jeu des formes et la diversité des questionnements - Comment se débarrasser de cinq cents livres, lutter contre la solennité et les mauvais poètes ?
A quelles extrémités peut mener la lecture de Borges ?
Pourquoi faire l'éloge de la brièveté et des écrivains de petite taille ? - donnent à ce livre hybride son unité parfaite, vitale. Mais derrière cette drôle de réalité, certains découvriront un espace infini, une immense mélancolie et d'autres obscurs ingrédients qui transforment le sens du texte.
Cette ambiguïté dissimulée confère à l'écriture de Monterroso une qualité unique, étrangère à toutes celles de la langue espagnole.
Mater la divine garce
Dante C. de la Estrella, juriste et industriel du bâtiment, raconte, l'alcool aidant, un voyage de jeunesse en Turquie avec de riches Mexicains, Rodrigo Vives et sa soeur Ramona, alors qu'il étudiait le droit à Rome.
Les Vives, qui lui reprochent sans cesse son peu de fortune, lui présentent Marietta Karapetiz, veuve d'un anthropologue spécialiste de rituels scatologiques mexicains.




«Pitol, Sergio (Puebla, Mexique, 1933). Personnage clé de ma vie. [...] Je l'ai connu à Varsovie en 1973, quand je suis allé expressément dans cette ville dans l'idée de lui exposer mes impressions de lecteur de ses nouvelles et, au passage, faire sa connaissance, et j'ai fini par rester un mois entier chez lui, tandis qu'il devenait mon maître.
[...] Aucun écrivain n'avait jusqu'alors pris la peine de me parler de littérature comme lui l'avait fait après les repas, moments inoubliables de ce séjour chez lui qui finirent par jouer un rôle clé dans ma décision d'écrire, jours qui marquèrent mon destin et furent à l'origine de mon montanisme.» (Enrique Vila-Matas, Le Mal de Montano).
Avec cet Art de la fugue, Sergio Pitol compose un livre-vie, une somme raisonnée et joyeuse de ses amours de voyage et de lecture, témoignant par-dessus tout de sa relation «viscérale et excessive» à l'écriture.
Mais c'est aussi une autobiographie intellectuelle et sentimentale dont la géographie est jalonnée de lieux inoubliables et d'amitiés indéfectibles, en une «compilation de repentirs et de regrets, une tentative destinée à apaiser des angoisses et cautériser des blessures».
Disciple de Monterroso, explorateur, à l'instar de Sebald et Magris, d'un territoire à cheval entre l'essai et la fiction, Pitol orchestre ici sa plus belle échappée.

Le voyage

En mai 1986, en pleine perestroïka, un diplomate mexicain (l'auteur ?) en poste à Prague est invité en Géorgie à titre d'écrivain.
Il rédige un journal de bord de ce voyage au cours duquel il doit rencontrer d'autres écrivains.
Or, la glasnost s'embrouille et notre homme est promené à Moscou, à Leningrad ; aussi le voyage se transforme-t-il en une galopade folle de scènes grotesques et de calamités joyeuses, pour se terminer à Tbilissi l'irrévérencieuse, ivre de ce printemps politique.
Sous la plume d'un merveilleux érudit excentrique et rêveur, ce voyage qui n'est ni un récit autobiographique ni un récit de voyage est aussi une traversée de siècles d'art et de culture, et de toute la forêt sacrée de la littérature russe, de Pouchkine à Gogol à Marina Tsvetaïeva.

La vie conjugale

Délicieusement ironique et cruelle, l'histoire que nous raconte ce roman aurait pu se dérouler en France, aux États-Unis, en Angleterre, voire en Russie.
C'est une histoire de tous les lieux mais aussi de tous les temps. Ovide, Flaubert et Nabokov en ont fait la matière même de leurs chefs-d'oeuvre et certains parmi nous - ô pauvres mortels, inconscients protagonistes du grand théâtre du monde - la mettent en scène au jour le jour.
Car la vie de couple - la vie d'un couple - est souvent ce récit sans nationalité et sans âge où nous finissons tous par nous retrouver, comme sur une photo de famille.
Sergio Pitol nous demande de la regarder en face et d'apprendre à en rire avec cette chronique vive, fluide et brillante.
Elle dépeint le portrait hilarant d'une Madame Bovary des tropiques, Jacqueline Lobato, et de ses cinq vies aux côtés de son mari, Nicolás.
Raconter leur rencontre, leur ascension, leur chute est, en principe, le but du narrateur de La vie conjugale. Pourtant, le roman commence le jour où Jacqueline décide qu'elle serait plus épanouie sans Nicolás et qu'il faut donc l'éliminer.
Voilà à quoi peut servir un amant - ou des amants.
Hélas, les choses ne sont jamais aussi simples dans la dure école de la vie conjugale. Après avoir tant aimé son mari, Jacqueline va devoir apprendre à bien le détester, en attendant de devenir une veuve riche et joyeuse.
Avec l'esprit étincelant qui le caractérise, Sergio Pitol se contente de gratter légèrement la surface polie d'un couple ordinaire. Les frustrations, les fantasmes, la jalousie et le temps font le reste.Attention : dangereusement drôle, à ne pas mettre entre toutes les mains.

Ce qu'en dit Tchipette, forum Grain de Sel :
Finis les écrits sur les écrivains ou la littérature, dans La vie conjugale nous ne pouvons que constater une critique féroce de ladite vie...Une Emma Bovary franchement déjantée, qui cherche systématiquement à trucider son brave mari un peu lourd et-qui-ne-comprend-pas-son-besoin-intense-de-culture.Un livre féroce, les tentatives n'étant pas complètement réussies, nous voici dans un vaudeville mexicain rigolo, où toute une frange bourgeoise est décapée au vitriol.
Méphisto-valse

lundi 17 décembre 2007, par
Sergio Pitol
La nouvelle reproduite ici est extraite du recueil Nocture de Boukhara, publié en septembre 2007 par les éditions Les Allusifs (ISBN : 2922868630).

On y retrouve le savant mélange de fiction, de récits de voyage, d’essais critiques et la fantaisie débridée qui caractérise l’ensemble de son œuvre. Sergio Pitol ne dit pas, il donne à deviner. Une sorte de voile enveloppe ses chutes.
Sa prose tient du grand art, dont l’allégresse, la délicatesse et l’humour impitoyable sont à la fois très ludiques et vaguement inquiétants.
Extrait : Mépéphisisto-valslse À Juan Villoro

Quand elle ouvrit son sac à main pour y chercher sa crème de nuit, le pyjama de soie bleue que sa soeur lui avait acheté en Inde et dans lequel elle se sentait si bien, ses pantoufles et le flacon de somnifères, la revue tomba à ses pieds (elle aurait pourtant juré qu’elle l’avait mise dans la valise noire !) comme si le sort voulait la perturber de nouveau et l’empêcher de trouver le repos.
Elle songea derechef à cet autre hasard douteux qui avait voulu que ce matin-là — alors qu’elle essayait pour la énième fois de convaincre Beatriz que sa vie matrimoniale était un désastre, que Guillermo n’en pensait pas moins, elle en était convaincue, et qu’elle insistait, disant que cette trêve leur avait fait connaître le plaisir tempéré de vivre séparément — son beau-frère lui tende la revue où figurait cette Méphisto-valse qui venait indirectement à l’appui de ses arguments et qu’elle n’avait pu s’ôter de l’esprit de toute la journée.

Elle avait eu l’intention de ne pas relire le récit avant d’être arrivée chez elle, lorsqu’elle serait confortablement installée, après s’être baignée, restaurée et avoir pris un peu de repos. Mais comment résister à la tentation alors que la revue retombait entre ses mains ? Ce fut ainsi qu’elle lut de nouveau le récit une fois étendue sur la couchette, cheveux brossés, couverte de son cher pyjama bleu, son calmant ingurgité, et cette relecture fit plus que la contrarier, elle lui inspira une angoisse incontrôlable quand, dans le grincement continuel des roues, elle réentendit la voix de Guillermo, son rythme, sa diction, son souffle haletant, et en vint même à en percevoir les pauses, quand il avalait et soufflait la fumée de sa cigarette.
Elle le lut d’une traite ; c’était un texte très court. Un mélange de colère et de dépit se leva en elle et lui souffla que ces sentiments amers, si elle s’y tenait, la délivreraient peut-être de l’angoisse. Normalement, se dit-elle et se redit-elle, elle aurait dû recevoir cette nouvelle et la réviser, comme elle l’avait toujours fait ; d’aussi loin qu’il lui en souvenait, depuis qu’ils avaient lié connaissance, dès avant leur mariage, quand ils étaient encore deux étudiants heureux et légèrement excessifs qui fréquentaient la faculté de philosophie qu’elle se remémorait si volontiers, il ne publiait rien qu’elle n’eût lu, commenté et discuté.
Oui, il était possible qu’à Vienne il fût parvenu lui aussi aux conclusions qu’elle avait essayé de faire entendre à sa soeur le matin même, et que la publication de cette « valse » dont il ne lui avait pas parlé fût un moyen de le lui faire savoir. Un défi ? C’était peu probable ; elle penchait plutôt pour une façon courtoise de lui signaler que les choses avaient changé entre eux.

Tous les torts ruminés chez sa soeur (auxquels celle-ci ne semblait pas attacher la moindre importance) au cours de la semaine précédente à Veracruz se présentèrent de nouveau à son esprit.
À la deuxième lecture, le sentiment d’effondrement fut encore plus vif. Quelque chose, dans le fond du récit, la méditation finale d’un ensemble de petitesintrigues qui avaient failli se cristalliser, trouver leurs valeurs propres, prendre forme — historiettes nourries des lieux communs les plus rampants d’une décadence fin de siècle, abreuvées de poncifs et de fariboles (la vie de patachon d’une femme que ses désordres conduisent à la mort, un empoisonnement des plus attendus, l’attrait criminel de la musique, entre autres) —, oui, quelque chose dans cette méditation, qui, en manière de postface d’un drame véritable entrevu par hasard, ne faisait que démontrer le manque d’intérêt de Guillermo pour la réalité en laquelle elle-même trouvait un soutien, la poussa à se dire que dans ses conversations avec Beatriz elle n’avait pas su ou n’avait peut-être pas voulu aller au fond du problème (ce pourquoi elle avait été si facilement réfutée et pourquoi elle méritait qu’on la jugeât incohérente, capricieuse et superficielle), de peur d’être effectivement confrontée à une situation qu’elle était pour ainsi dire incapable de s’expliquer.

Sa soeur avait peut-être raison quand elle affirmait qu’il ne leur arrivait rien d’autre que d’avoir passé l’âge où n’importe quelle nouvelle journée pouvait avoir le charme d’un jeu, d’une aventure exceptionnelle, ce qu’elle-même acceptait tout naturellement, mais que Guillermo, en revanche, se refusait d’admettre.

Ce qui quinze ans auparavant lui semblait attrayant en son mari avait commencé à l’exaspérer de manière telle que, à mesure que se rapprochait la fin de l’année sabbatique pendant laquelle Guillermo s’était rendu à Vienne, elle sentait l’inquiétude la gagner, redoutait son retour, se répétait que leur séparation avait été nécessaire, parce que de cette manière, sans douleur, sans angoisse, elle avait découvert que l’exaltation permanente dans laquelle il désirait vivre l’effrayait et l’épuisait, qu’auprès de lui elle ne pouvait s’adonner à son travail avec la passion que la solitude suscitait en elle (la monographie consacrée à Agustín Lazo ne lui avait demandé qu’un an et demi, et elle n’osait même pas imaginer le temps qu’il lui aurait fallu pour seulement la préparer si elle avait été à ses côtés !), et peut-être — mais à ce moment-là, cette seule idée la faisait trembler — le fait que dans aucune de ses lettres il n’eût mentionné ce récit signifiait-il que Guillermo était arrivé de son côté à la même conclusion et qu’ils se trouvaient non pas au bord comme elle le croyait mais au coeur de la séparation définitive.

Parler de cette possibilité avec sa soeur était une chose, faire face à l’évidence en était une autre. Son coeur se mit à battre de façon si irrégulière qu’elle dut se lever et prendre encore un sédatif. Même de l’autre côté de l’océan — ce qui était véritablement indécent ! —, Guillermo arrivait à lui donner de tels chocs. Pendant quinze, dix-sept, vingt ans, il en était allé de même : exigences implicites mais démesurées, tensions dont il fallait aller chercher les causes au royaume des hypothèses, dépressions moroses qui la chargeaient d’une culpabilité diffuse.

Guillermo avait l’habitude de dater tout ce qu’il écrivait. Elle put ainsi apprendre que la nouvelle avait été achevée huit mois auparavant, c’est-à-dire peu après qu’il se fut installé à Vienne. Non, elle en était certaine, jamais il ne lui avait écrit une seule ligne à ce sujet. Elle ignorait tout à fait qu’il pût s’occuper d’autre chose que de son essai sur Schnitzler,auquel il faisait souvent allusion. Dans l’une de ses dernières lettres, il lui parlait avec enthousiasme d’un récit sur Casanova, lui répétait qu’en le lisant elle changerait d’avis sur l’auteur (qu’en fait il connaissait à peine) et cesserait de lui reprocher de n’avoir pas choisi comme sujet Hofmannsthal (dont l’oeuvre, exception faite de quelques livrets d’opéras, lui était parfaitement inconnue mais ne lui paraissait pas moins, par tous ses aspects culturels — la collaboration avec Strauss, les essais que Broch, Curtius et Mann lui avaient consacrés —, beaucoup plus captivante).

Ce dont elle était sûre, c’est que dans une de ses lettres il évoquait le concert qui lui avait sans aucun doute inspiré la nouvelle. Elle s’en souvenait parce qu’il y soulignait que le pianiste n’était autre que David Divers, qu’ils avaient pu entendre, à Paris, à l’époque où l’adolescent prodige cédait place au musicien génial. Ce n’est pas tant le talent que la beauté du jeune homme qu’elle a gardé en mémoire.

Il y a dans le récit (elle rouvre la revue, cherche un certain paragraphe pour se convaincre qu’elle n’a pas déliré, et, l’ayant trouvé, pousse un soupir de contentement) une référence passagère au concert auquel ils ont assisté ensemble à Paris après leur mariage, et elle s’avise que son abattement a été tel qu’il suffit de ce rien pour qu’elle se sente aussitôt flattée. Le narrateur (parce que Guillermo crée une distance entre lui et le récit en donnant la parole à un alter ego mexicain comme lui, et comme lui faisantun court séjour à Vienne) se souvient du concert pendant lequel il a entendu pour la première fois le pianiste jouer, et plus précisément du moment où celui-ci s’est levé pour remercier le public de ses applaudissements et où sa femme — celle du narrateur, c’est-à-dire elle-même, qui, étendue sur une couchette du Veracruz-Mexico, lit une revue littéraire —, au spectacle des tempes baignées de sueur du jeune pianiste, a fait la remarque (mais au moment où elle lit ces mots, elle est pour ainsi dire certaine de n’avoir jamais dit pareille chose) que la vue de ces gouttes de sueur glissant sur ses tempes et ruisselant sur ses joues lui faisait penser au visage d’un jeune faune qui viendrait de faire l’amour.

Une fois la citation trouvée, elle relut la nouvelle depuis le commencement et put savourer la beauté de certaines phrases, reconstituer la trame, remarquer que, comme dans presque tout ce qu’il écrivait, l’histoire était un simple prétexte pour former un tissu d’associations et de réflexions qui expliquaient le sens que revêtait pour lui le fait même de raconter.

Dans ses premiers récits, les associations avaient été plus libres, un jaillissement d’images et de péripéties le plus souvent reliées par un fil très enfoui que le lecteur ne parvenait à distinguer qu’une fois la lecture bien avancée ; dans les récits suivants, le discours serpentait en un cours plus lent mais aussi plus ample, qui laissait délibérément percevoir l’influence de certains auteurs de langue allemande, des Autrichiens, surtout, qui l’avaient enthousiasmé dès l’époque où il était étudiant. Ces derniers temps, il n’écrivait que des essais. C’était aussi pourquoi découvrir cette nouvelle l’avait surprise.

Rien de ce que Guillermo a pu écrire ne l’a jamais contentée à la première lecture. Il y a en elle un besoin irrépressible de se faire l’avocat du diable, face à son mari, de chercher les erreurs qu’il a pu commettre, de relever les incohérences, de repérer les mollesses et les adiposités de sa prose. C’est pourquoi il l’estimait, en tant que lectrice. Par exemple,elle aurait retravaillé l’image de la femme qui apparaît dans ce texte.
Elle y sent comme toujours un excès de courbes, de rondeurs, des formes trop pleines qui ne manquent pas d’évoquer des hanches pareilles à des amphores et des seins semblables aux mascarons des édifices hyperbaroques. Il y a chez lui un engouement obsessionnel pour les brocarts, les velours et les dentelles, toute cette « véronèserie », comme elle s’est écriée un jour dans un élan de hardiesse, un maniérisme dans le traitement de ses personnages féminins qui l’a toujours mise mal à l’aise et en lequel elle devine aujourd’hui une façon de s’opposer à elle, de la combattre, comme un défi lancé à ses cheveux courts, ses petits seins, ses hanches étroites, les lignes sobres de ses vêtements.

Le récit n’est sans doute pas mémorable ; son mari l’abandonne au moment où elle commence à s’y intéresser. Comment comparer, se demande-t-elle, cet ensemble de suppositions qui frise la parodie avec le drame réel du vieil homme et du pianiste qu’il écarte avec tant de hauteur ? La nouvelle débutait par une sorte de chronique musicale sur le concert d’un soliste célèbre dans la grande salle du Conservatoire de Vienne. La première partie du programme se composait de la Sonate en si mineur et de la Méphisto-valse de Liszt ; la seconde comprenait exclusivement des études de Chopin.
Le narrateur décrit la sonate, et Guillermo avait dû, pour ce faire, se servir des précisions du programme ou les avoir tirées d’un ouvrage de vulgarisation musicale ou encore d’une biographie de Liszt, car, pour aussi incroyable que la chose pût paraître, il ne connaissait rien en la matière et n’arrivait jamais à identifier l’accord le plus simple. Bien qu’ils fussent allés régulièrement aux concerts et y eussent pris plaisir,apparemment (ce qu’elle estimait non seulement possible, mais considérait même comme certain), cette fréquentation et ce plaisir tenu pour avéré ne lui avaient aucunement affiné l’oreille.
Ils avaient un jour eu l’occasion d’entendre Richter interpréter à Rome le Carnaval de Schumann grâce à une amie de sa mère de passage en ville qui, par miracle, leur avait offert les billets, après avoir mobilisé la moitié du monde pour obtenir trois entrées à prix d’or, et préféré, au dernier moment, aller voir un film avec une actrice qu’elle adorait, laquelle, selon le secrétaire de son mari, lui ressemblait de façon époustouflante.
Guillermo et elle y étaient donc allés avec Ignazio, et ç’avait été là — comment pouvoir l’oublier ? — une des très rares occasions, pendant toutes leurs années de mariage, où elle n’avait pu se contenir quand, avec un aplomb d’expert, Guillermo s’était exclamé que Richter n’avait rien compris à Schumann en dépit de l’ovation que lui avait faite cette multitude de rupins ignorants, qu’il avait joué comme à la manoeuvre, comme s’il s’agissait d’une marche, ou presque, que le romantisme allemand c’était tout de même autre chose, riche d’une infinité de nuances que le pianiste n’avait même pas su percevoir, et elle, encore bouleversée par ce qu’elle venait d’entendre, lui avait lancé un : « Je t’en prie, Guillermo, ne dis pas de sottises » qui l’avait plongé dans un silence morose lourd de ressentiment pendant tout le temps de leur souper à la Trattoria del Trastevere où Ignazio les avait emmenés. C’était là une situation exceptionnelle.

En général, il attendait qu’elle eût donné le la, dit les premiers mots qui contenaient la clé, et, avec assez de cohérence et parfois même avec éclat, il se prononçait alors sur le sujet. Il l’amuse, quand il entre dans son bureau et la trouve en train d’écouter un disque ; il s’empresse toujours de demander ce que c’est et, s’il s’agit de quelque chose qu’il serait honteux de ne pas connaître (alors qu’en fait, en dehors de la Polonaise, L’Empereur, la Symphonie n° 1 de Mahler ou la Symphonie n° 5 de Beethoven, il est perdu), elle répond comme si elle avait la tête ailleurs, levant à peine les yeux de sa machine à écrire ou du livre dans lequel elle est alors plongée : « La Symphonie de César Franck, bien entendu ! » ou : « Le concerto pour flûte de Mozart que tu aimes tant ! » et il fait mine de se concentrer jusqu’à ce qu’il reconnaisse telle ou telle phrase mélodique qu’il fredonne à voix basse. En se remémorant ces moments tandis qu’elle lit ce qu’il a écrit sur la complexité structurelle de la Sonate en si mineur, « si décriée à son époque, rejetée par Schumann lui-même, mais qui n’en est pas moins, comme le montrent les recherches contemporaines, le plus extraordinaire monument pianistique de son temps », elle se sent pleine de bonnes dispositions à son égard, et même d’affection pour l’absent.
illustration : la liseuse de David R. Darrow