jeudi 5 mars 2009

littérature mexicaine : Alberto Ruy Sánchez Lacy

Je reprends donc mon voyage mexicain à la découverte de ses auteurs... pas mal de tentation de lecture... de quoi errer toute l'année au Mexique...
Après une thèse sur Pasolini sous la direction de Roland Barthes,
Alberto RUY-SÁNCHEZ (Mexico, 1951) se consacre à l’écriture et à l’édition.
Depuis 1988, il dirige la revue Artes de México.
Son premier roman, Les visages de l’air (1987) lui vaut le prix Xavier Villaurrutia.
Dans ce livre constamment réédité depuis sa publication, il commence son exploration de l’univers du désir qu’il situe dans une ville imaginaire, Mogador, que lui a inspiré la cité d’Essaouira, sur la côte atlantique du Maroc, aux portes d’un Sahara qu’il mettra en parallèle avec celui du Sonora au Mexique.
Ce roman fait partie d’une tétralogie englobant les quatre éléments primordiaux :
Les lèvres de l’eau (1996, prix des Trois Continents),
Comment la mélancolie est arrivée à Mogador (1999),
La peau de la terre et Les jardins secrets de Mogador (2000).
La prose d’Alberto Ruy-Sánchez côtoie constamment la poésie, où renouant avec la tradition des conteurs orientaux, où le déferlement des métaphores consacrées à la célébration des corps donne une incontestable sensualité au récit.
Alberto Ruy-Sánchez conçoit l’écriture comme un travail artisanal : chaque phrase est ciselée comme un de ces « azulejos » issus de l’art arabe, qui brillent à la fois de leur propre éclat et prennent tout leur sens intégrés à un ensemble.
En 1987, il donne une première mouture d’un livre ambitieux, consacré lui aussi au doute et au désir, Les démons de la langue, où l’histoire se croise avec la fiction, le bien avec le mal, la chair avec l’esprit. CF
Quelques titres :
Les Lèvres de l'eau

« Je m'étais plongé comme un fou dans les profondeurs de la chair de huit femmes, dans leurs eaux, celles de leur peau, de leur voix, de leurs désirs.
Une manquait, pour arriver à neuf, le chiffre magique qui accompagnait mes pas.
Les neuf évocations d'Aziz les unissaient et leur faisaient épouser le mouvement de la spirale, du tourbillon, d'un rêve étrange dans la trame de rêves qui ne m'étaient pas étrangers.
Certaines de ces femmes m'avaient laissé des cicatrices profondes, et d'autres, des blessures plus légères. Avec chacune d'elles, j'avais graduellement pris conscience de ma condition de Somnambule. »

Sur les traces d'Aziz al-Ghazâlî, maître calligraphe de Mogador et auteur d'un traité amoureux aujourd'hui perdu, La Spirale des songes, un homme va consacrer sa vie au désir, faisant renaître la mystérieuse caste des Somnambules.
Neuf chapitres scandés par les neuf songes du traité d'Aziz tracent un véritable blason du corps féminin, vertigineux et poétique.

Après Les Visages de Pair (éditions du Rocher, 1997), Les Lèvres de l'eau est le deuxième roman d'un cycle portant sur les quatre éléments.

Comment la mélancolie est arrivée à Mogador, ou, Le septième songe de Hassan
Même en rêve, sa main tachée d'encre écrivait encore.
Peut-être voudrait-il mieux dire dessinait encore, parce que les lettres qu'il formait étaient des filigranes, des labyrinthes, des lettres inconscientes d'être des lettres, des mots en ébullition qui prenaient tout à coup la forme d'une barque, d'une vague, d'un lion, d'un réseau savant de cicatrices ou celle de la marque que laissent cinq ongles vernis sur le dos d'un amant.


La Peau de la terre

« C'était l'heure où à Mogador les amants se réveillent.
Ils portent encore leurs rêves pris au filet le long de leurs jambes, sous les paupières, dans les moindres creux de leurs corps. Ils dorment, d'un baiser à l'autre.
La mer rugit au soleil et les réveille. Mais ils ouvrent les yeux tout au fond du songe où ils s'aiment, jouissent l'un de l'autre et, parfois, se meurtrissent.
C'était l'heure où à Mogador toutes les voix de la mer, du port, des rues, des places, des hammams, des chambres closes, des cimetières et du vent se nouent et content des histoires. »

La rencontre d'une femme mystérieuse et d'un homme à qui elle lance un défi: elle fera l'amour avec lui lorsqu'il lui décrira les jardins de la ville. Seulement, il n'y a pas de jardins à Mogador.

La Peau de la terre raconte la quête de cet homme qui déambule entre les murailles secrètes de Mogador, auprès des conteurs publics, des tireuses de cartes, d'autres femmes, dont les discours tissent les échos secrets du désir et des sens.
De jardin secret en jardin secret, il apprendra le fragile équilibre entre le désir et l'épanouissement de l'esprit et du cœur.

La Peau de la terre est le troisième volet dune tétralogie dionysiaque placée sous le signe des quatre éléments, avec une unité de lieu, Mogador On retrouve dans La Peau de la terre la délicate trame poétique des deux premiers romans d'Alberto Ruy-Sánchez, Les Visages de l'air et Les Lèvres de l'eau, parus aux éditions du Rocher.

Les Visages de l'air
Fatma ne pouvait se détacher de la musique discrète émanant des mouvements de ces femmes gouvernées par le même désir.
Elle les vit s'embrasser et éprouva aussitôt une peur immense.
Elle ferma les yeux et s'imagina abandonnée dans le salon aux serpents huilés; deux ou trois montaient le long de ses jambes en spirales très lentes.
Elle ouvrit les yeux et ne vit qu'une brume rousse, sentant encore et plus que jamais cette humidité crépusculaire lui mordre les lèvres
Elle ne savait plus ce qui était au-dedans d'elle et ce qui était au-dehors.

À Mogador, port marocain, la jeune Fatma garde les yeux rivés sur la ligne d'horizon, d'où ses parents ne sont jamais revenus.
Immobile à sa fenêtre, passant de la jetée au hammam comme dans un rêve, Fatma languit dans une mystérieuse mélancolie que rien ne saurait troubler, et dont personne ne sait le secret.
Mais portés par les vents qui accompagnent ses pas, ses désirs vont faire briller d'autres regards, et s'immiscer dans toute la ville, se mêlant aux rumeurs des femmes et aux légendes colportées par les anciens...

Neuf fois neuf choses que l'on dit de Mogador
Alberta Ruy-Sànchez est un explorateur du désir, élan qui tend vers l'inconnu, retombe, se renouvelle et conduit à l'image de la spirale ou des multiples du chiffre neuf.
Inscrit dans le cadre d'une Mogador largement réinventée, ce texte est fait de notes sensuelles sur l'étreinte des amants, les mets, les jeux des lumières et des ombres ;
la ville entière devient femme, maîtresse absolue qui ne s'offre que pour se refuser, ne se refuse que pour s'offrir.
Et la prose sensuelle d'Alberto Ruy-Sànchez féconde à l'infini le vaste poème du monde réinventé.

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