jeudi 4 décembre 2008

littérature mexicaine : Homero Aridjis

Comme promis, je pars à la découverte des auteurs mexicains... en commençant par ceux présents au prochain salon du livre de Paris...

Cadet d’une famille de cinq enfants, Homero Aridjis est né à Contepec, dans l’état de Michoacán au Mexique en 1940, d’un père grec et d’une mère mexicaine.
Il commence à écrire à l’âge de onze ans et obtient son premier pris treize années plus tard.
Il a suivi des études de journalisme avant d’enseigner dans plusieurs universités en tant que professeur invité.

Il est très impliqué dans la défense de la nature : il lutte activement contre la disparition des forêts et la préservation des animaux et a participé à la création du “groupe des cent”, groupes d’intellectuels partageant son avis.

Il a publié plus de 38 ouvrages de poésie et de prose qui ont pour certains été traduits dans une douzaine de langues.
Il a été le président et le fondateur de Correspondencias puis le chef de la rédaction de Dialogos.
Durant six ans il a été président de l’International PEN, l’association mondiale des écrivains.
Depuis avril 2007 il est ambassadeur du Mexique à l’Unesco.

Bibliographie :

La sardine, traduit de l’espagnol (Mexique) par Irma Sayol, aux éditions Fata Morgana, 2000.

Le temps des Anges. Poèmes, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Claude Masson, aux éditions Gallimard, 1997.


La zone du silence

"La zone du silence est un territoire de l'imagination où tout est possible.
Un cactus vieux de cent ans, planté dans le même lieu.
Une pierre stellaire à la matrice noire.
Un oeil humain qui regarde des étoiles qui n'existent plus (…) L'oreille de l'infini.
Le désert qui grandit chaque jour davantage.
La zone du silence, c'est toi et moi lorsque, après avoir fait l'amour, nous nous endormons dans les bras l'un de l'autre." Ainsi parle le narrateur, Juan, qui, après avoir retrouvé des lettres laissées par le biologiste Nicanor Tapia et par son demi-frère Roberto Rodriguez, s'est mis à écrire la vie de Roberto dans la zone du silence.
Cette zone est en fait un désert situé au nord du Mexique où se dresse un observatoire.
C'est là qu'on peut rencontrer des momies, des chamanes, et surtout les jumeaux Mezcal et Tequila, qui sont les gardes du corps d'un dangereux trafiquant, un certain Leonidas Harpago.
Ce dernier a lancé ses sbires sur les traces de Juan qui a enlevé sa fille Juana.
Après de nombreuses aventures, les deux amants échappent aux tueurs et atteignent l'observatoire de la zone où ils découvrent Rosa, la femme de ménage des lieux, qui vit avec son fils, espèce de gnome dresseur de scorpions.
Tous ces personnages sont en fait un peu irréels et ressemblent, parfois, à des réincarnations d'êtres extraterrestres vivant dans des villes fantômes.
C'est là où excelle l'art d'Homero Aridjis qui nous emmène dans cette zone du silence, dans ces trous de l'histoire permettant à un roman de se construire et, grâce à son style exceptionnel, nous transporte dans un univers fantastique.
source : http://www.mercuredefrance.fr/titres/lazonedusilence.htm

extrait :

MESSAGE DU MEXIQUE de Homero ARIDJIS

LE PAPILLON MONARQUE

Contepec est un village entouré de collines dans la région orientale de l’Etat de Michoacan.
Au-delà des collines, se trouvent les Etats de Mexico, Quérétaro et Guanajuato. La colline la plus haute se nomme Altamirano et sur son sommet, El Llano de la Mula, se rend chaque année, depuis le Canada, le papillon Monarque, le Danaus Plexippus, de la famille des danaïdes.
On estime que ce lépidoptère, attaché aux forêts d’oyameles (1) (Abies religiosa) et aux plantes algodoncillos (petits cotons) et venenillos (petits venins) (Asclepia Syriaca) dont il se nourrit et dont il tire son odeur et son goût désagréables afin d’éloigner ses, prédateurs naturels, existe depuis deux cents millions d’années.

Sur El Llano de la Mula, quand chauffe le soleil dans les jours limpides d’hiver, des millions de papillons couvrent les troncs et les branches des oyameles, créant un ciel et un sol mobiles d’ailes tigrées, que l’on entend dans le silence profond, des bois comme une brise de feuilles sèches.

Quand vient le printemps, une mer de papillons descend par le Valle del Pintor et par les flancs de l’Altamirano à la recherche d’eau et de chaleur, atteignant les rues du village qui deviennent alors des fleuves aériens.

Vers la fin du mois de mars, les colonies prennent la route du retour vers le Nord, pour revenir ponctuellement, mêmes et différentes, au début du mois de novembre.

Une légende indigène de tradition orale a essayé de mettre en relation l’arrivée annuelle des papillons et le retour des âmes des morts, en associant la présence de cet insecte aux cérémonies qui vouent un culte au passage fantomatique de l’homme sur la Terre.

Je crois que cette légende est née afin de répondre aux questions des journalistes à propos de l’existence d’histoires locales (nahuas, mazahuas et tarascas) sur les migrations du Monarque.

Né à Contepec, Michoacàn, j’ai vu chaque année, pendant mon enfance, passer le papillon Monarque devant le jardin de ma maison. De la porte donnant sur la rue, j’ai observé la colline d’Altamirano comme un oiseau aux ailes ouvertes, toujours sur le point de prendre son envol et de s’en aller, mais toujours là.

Là-haut, le Llano de la Mula enfermait son secret des papillons et des coccinelles. Des coccinelles que l’on trouvait par centaines de milliers dans les plantes, transformées en grands bouquets de coléoptères.

Nous, habitués à voir tous les ans les colonies peuplées de millions de Monarques, nous ne savions pas (comme on l’a su à partir de 1974, grâce aux recherches de Norah et Fred Urquhart) que ce lépidoptère venait du Canada en un long voyage migratoire de 4 à 5000 kilomètres, volant à une vitesse approximative de 15 kilomètres à l’heure et entre 120 et 160 kilomètres par jour, et qu’il était l’arrière-petit-fils de celui qui était parti l’année précédente.

Quand j’ai commencé à écrire des poèmes, je me promenais le soir dans le village, allant vers la colline d’Altamirano ou vers le verger de Trinidad Monroy, en direction opposée. De ces deux endroits, je dirigeais mon regard vers le Llano de la Mula, avec ses hiboux et ses colibris, ses coyotes et ses serpents à sonnettes, ses petits renards et ses vipères cornues. Ainsi la colline est-elle devenue le paysage de mon enfance, ma mémoire d’enfant.

A dix-sept ans, je suis parti pour la ville de Mexico (sous prétexte d’étudier le journalisme, mais en réalité pour écrire de la poésie). En 1966, avec mon épouse Betty, j’ai entrepris un voyage à travers les Etats-Unis et quelques pays européens, qui a duré quatorze ans, et je suis revenu chaque année, sauf une, à Contepec, pour les mois d’hiver. Je suis monté chaque année sur la colline pour visiter le sanctuaire des papillons. Pendant ces visites, les paysans m’informaient sur les coupes de bois et les incendies qui s’étaient produits pendant mon absence et me révélaient les projets d’exploitation forestière des édiles municipaux et des représentants des secrétariats de la Réforme agraire, de l’Agriculture et des Ressources hydrauliques.

Chaque année, on coupait davantage d’oyameles dans le Llano de la Mula et de moins en moins de papillons se rendaient au sanctuaire. La beauté naturelle qui, un jour, avait stimulé ma littérature était pillée et les images qui avaient enrichi mon enfance étaient détruites. J’étais désespéré par la possibilité que Contepec ne devienne, comme tant de villages au Mexique, une terre en friche entourée de collines pelées.

Le manque de respect envers la forêt que manifestaient de nombreux êtres humains, m’humiliait en tant qu’être humain et me faisait me sentir un étranger sur le lieu de ma naissance.

«Comme c’est étrange, me disais-je, nous respectons les chefs-d’œuvre de l’homme dans tous les musées du monde, mais nous détruisons aveuglément les chefs-d’œuvre de la Nature comme s’ils étaient notre propriété et comme si nous déterminions le droit à l’existence d’espèces qui sont sur terre depuis des temps immémoriaux.»

J’ai compris qu’il était difficile pour les gens autour de moi de se préoccuper de la conservation des arbres et des papillons quand ils devaient répondre à des nécessités plus angoissantes. Je me suis rendu compte aussi que ceux qui rasaient les forêts et faisaient le trafic d’animaux n’étaient pas à proprement parler des paysans, qui eux protégeaient les arbres, mais des trafiquants de bois professionnels qui, de plus, emportaient à leur profit le bien public.

Après les coupes, les gens autour de moi étaient aussi pauvres qu’avant, mais maintenant ils l’étaient au milieu d’un environnement dévasté et laid. J’ai compris que ceux qui détruisaient les chaînes de vie violaient les droits des hommes des communautés qui cherchaient à vivre en harmonie avec leur milieu, et que, très souvent, ils commettaient un crime social et moral en détruisant leurs forêts, en polluant leur eau, en érodant leur terre. En somme, en les privant de leur nourriture. Et tout cela, au nom du progrès économique. Mais quel progrès peut-il y avoir quand les écosystèmes sont endommagés et que le sol devient inhabitable et stérile?

J’ai laissé courir mon imagination sur la possibilité d’avoir un jour une influence politique et obtenir que le gouvernement déclare la colline d’Altamirano parc national. Bien que je sache que les dangers encourus par le sanctuaire du papillon Monarque ne disparaîtraient pas avec un décret officiel, car les parcs naturels (telles les forêts des volcans Popocatepetl et Iztac Cihuati, plus importants que la colline de mon village) étaient sujets à des coupes de bois.

Autour de moi, il n’y avait presque plus de montagne ou de forêt qui échappât à la hache et à la tronçonneuse des bûcherons, depuis la Lacandonia jusqu’aux forêts vierges de Chihuahua, depuis les Chimalapas jusqu’aux forêts de Veracruz et de Mlchoacàn.

Après que le Groupe des Cent eut manifesté le 1er mars 1985, dans le but d’arrêter la détérioration de l’environnement dans la vallée de Mexico, j’ai pu, à la fin du mois d’avril 1986, lors d’un voyage sur le site d’une centrale thermoélectrique, convaincre le secrétaire d’Etat à l’écologie et au développement urbain d’alors, Manuel Camacho Solis, de faire en sorte que le président de la République, Miguel de la Madrid Hurtado, déclare les sanctuaires du papillon zones protégées. La nouvelle fut rendue publique au moyen d’une lettre brève et générale, lue par Camacho Solis à des enfants de Ciudad Satélite, dans la forêt de Chapultepec, précisément le Jour de l’Enfant.

Passèrent des semaines de silence jusqu’à ce qu’un après-midi, on m’appelle du Secrétariat à l’Ecologie et au Développement urbain pour m’inviter à une réunion avec des représentants du gouvernement, compétents en matière de destinées de sanctuaires. On décida là que l’on protégerait seulement les zones-noyaux et non pas les zones d’influence ni les collines. Le pire de tout, c’est qu’ils laissaient en dehors la colline d’Altamirano parce que l’un des conservateurs qui assistaient à la réunion ne connaissait pas le sanctuaire du Llano de la Mula.

J’ai obtenu que l’on inclue la colline dans le décret, qui a été publié au Journal Officiel de la Fédération le jeudi 9 octobre 1986, et où l’on déclarait zones protégées pour la migration, l’hibernation et la reproduction du papillon Monarque les régions telles que Sierra Chincua, Sierra del Campanario, Cerro Huacal, Cerro Pelon et Cerro Altamirano.

Les zones-noyaux constituaient l’habitat indispensable pour «la permanence du phénomène migratoire... et la banque génétique des diverses espèces qui y habitent». On décrétait «l’interdiction totale et indéfinie de l’exploitation forestière de la flore en général et de la faune sauvage». Les zones-tampons étaient destinées à protéger les zones-noyaux de l’impact extérieur et on y permettait des «activités économiques productives dans les limites des normes écologiques». «Les interdictions d’exploitation forestière et cynégétique y auraient là un caractère temporaire.»

Dans les zones-tampons ainsi que dans les collines, la coupe d’oyameles et les incendies provoqués continuèrent à se produire après le décret officiel.

Dans l’hiver 1989, à cause d’un incendie criminel et de l’exploitation abusive d’oyameles dans le sanctuaire, les papillons s’y sont rendus mais n’y sont pas restés. Comme le lépidoptère évite les zones de clairières, j’ai cru que le fragile équilibre entre climat et habitat était rompu, que l’esprit avait quitté le lieu et que jamais plus les papillons ne reviendraient au village. Par ailleurs, près des autres sanctuaires, le seul bruit que l’on entendait au petit matin était celui des tronçonneuses, la seule industrie florissante que l’on voyait sur les chemins de l’Etat de Michoacàn était celle de la coupe d’arbres. Sur les routes, des camions pétaradants et fumants passaient sans cesse, chargés de troncs.

Le Monarque est revenu à Contepec l’hiver suivant, établissant sa colonie un peu en dessous du Llano de la Mula. Les habitants du village se sont rendu compte que si les coupes d’oyameles continuaient, l’habitat des papillons allait disparaître dans la colline d’Altamirano avant la fin du millénaire.

Dans un monde où s’éteignent les grands animaux comme les tigres de Bali et de Java, où les rhinocéros sont chassés pour leurs cornes et les éléphants pour leurs défenses, où l’on tue les crocodiles à coup de fusil ou en les écrasant avec des bulldozers, où des milliers de singes et d’oiseaux sont capturés et vendus tous les ans dans un trafic illégal d’espèces, où disparaissent massivement des organismes vivants sans nom, peut-être qu’une colline ou un papillon n’ont pas d’importance.
Mais si nous, nous pouvons sauver des déprédations de nos prochains le papillon Monarque et la colline d’Altamirano qui ont constitué le paysage de notre enfance et ont fabriqué nos rêves d’enfant, peut-être alors que d’autres êtres humains pourront sauver leur colline ou leur papillon, et tous ensemble, nous pourrons sauver la Terre de l’holocauste biologique qui la menace.

Parce que, après tout, le long voyage de ce papillon dans l’espace et le temps terrestres n’est-il pas aussi fragile et fantastique que celui de la Terre à travers le firmament?
(1) oyamel: conifère mexicain.

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